23

août

Vie quotidienne à Grand Santi

De la place du quotidien en milieu isolé
Il est intéressant de vivre, même quelques temps, dans un lieu comme Grand Santi. Le terme d’isolement est sans doute excessif. En effet, du village on peut téléphoner, il y a l’eau et l’électricité, une boutique, un dispensaire, des écoles et un collège. Les villageois n’ont pas tous l’eau courante et se baignent, lave la vaisselle et le linge dans le fleuve.

Lessive au fleuve

Lessive au fleuve

Certains n’ont pas l’électricité. D’autres ont la télé, un quad.

Pour la plupart la brouette est le véhicule le plus utilisé.

Retour du bain et de la vaisselle pour deux jeunes frères

Retour du bain et de la vaisselle pour deux jeunes frères

Ce qui est surtout important pour moi c’est l’isolement par rapports aux sollicitations visuelles, auditives et même olfactives si je me réfère à certaines boulangeries qui parfument leur espace aux senteurs de croissants chaud. Ici, pour nous les acteurs du dispensaire, rien de tout ça. Nous sommes limités dans nos déplacements sans véhicule et par la faible portée de l’antenne téléphonique. Si comme je le fais on ne regarde pas les nouvelles sur internet l’isolement est réel même s’il est volontaire. « La solitude est le privilège de l’homme libre » (Hubert Haddad dans Mà). L’inverse me paraît aussi pertinent La liberté est le privilège de l’homme seul !
Alors le quotidien devient important. Je veux dire toutes les petites choses du quotidien qui prennent une place oubliée dans ma vie quotidienne à La Réunion.
Finalement tout devient méditation. Le travail en raison de l’obligation d’être entièrement avec le patient dont il faut bien comprendre les demandes dans toutes les langues disponibles. En raison de l’éloignement des structures d’examens complémentaires (radiologie, spécialistes, etc. ) notre approche médicale doit être plus « clinique ». Par ailleurs dans la vie de tous les jours les petites choses ne trouvent pas de réponse évidente. Que faire à manger par exemple ? Je n’ai eu une gazinière qu’au bout de dix jours puis ma bouteille de gaz a tenu huit jours. Depuis dix jours je ne trouve pas de gaz. J’ai la chance de pouvoir en faire monter une de Saint-Laurent demain. Je ne suis pas choqué, ni impatient. C’est comme ça et ça me va.
J’ai, ici, beaucoup de temps libre. Les villageois nous sollicitent peu lors des gardes. Je me trouve à nouveau confronté au temps qui passe comme lorsque j’étais à Camopi chez les indiens wayapis et tékos mais sans la pluie puisque nous sommes en saison sèche. Tout devient méditation. Faire à manger, lire, faire la lessive, ranger la maison, regarder les oiseaux, se baigner dans le fleuve. Le fait de n’avoir aucune sollicitation extérieure permet de vivre pleinement ces instants qui sont parfois des contraintes à La Réunion et qui, ici, sont les éléments du « vivre pleinement ». Vous devez penser que j’ai un peu trop brouté la pelouse et que je ferais bien de traverser le fleuve me remettre les idées en place dans la graisse dominicaine. Non, non essayez. Gigi qui vient de longer des chemins de traverse, seul, un mois et demi dans la France profonde, vous le dira. Se retrouver seul dans un espace inhabituel et sans autres sollicitation que de gérer le quotidien est mon expérience méditative.

Merci Marie pour ce jour férié
Mardi 15 Aout ! Merci Marie. Grace à toi je vais profiter de mon premier matin, ici, sans l’attente d’un appel. Je vais enfin pouvoir vaguer sur le chemin vers Anacondé, là où le téléphone ne capte plus. Avec les amis, libres comme moi et Léa qui est venue me visiter, nous partons sous un soleil dardant de ses rayons nos peaux sous les vêtements légers. Le chapeau est de rigueur, me cheveux ne faisant plus rempart. Vingt kilomètres de chemin large d’abord puis se rétrécissant après le village d’Anacondé. Là sont des maisons aux couleurs rose, vert criard d’un long métrage de Disney au pays des libellules. Puis la forêt s’épaissit lorsque le chemin se resserre. En plein jour il y fait sombre comme le serait son orée à l’aube naissante.

Le sous bois

Le sous bois

Une harpie tourne au dessus de nous et nous l’apercevons par saccade entre quelques frondaisons. Des perruches s’envolent bientôt suivies par des jacquots, ces perroquets gris qui ne peuvent voler qu’en criant. Toute une meute de singe traverse le layon sautant d’un arbre à l’autre avec une vélocité qui m’empêche d’en fixer un seul sur la pellicule virtuelle de mon appareil photo.

Là un oiseau que je dois identifier

Là un oiseau que je dois identifier


Plus loin, Lionel, guide de Saul et notre ami nous montre les empreintes au sol d’un tapir et d’un jaguar qui sans doute le suit à la trace.
L'empreinte profonde est celle du tapir avec ses trois doigts. L'autre sous la feuille centrale est celle du jaguar

L’empreinte profonde est celle du tapir avec ses trois doigts. L’autre sous la feuille centrale est celle du jaguar

Je ne vois pas un serpent endormi sur le chemin tant il était plus feuille que feuille sur le tapis végétal du sol. Je dois revenir sur mes pas à l’appel de Lionel pour le découvrir enfin. Les cigales stridulent depuis quelques jours déjà et à l’heure de la pose autour d’une salade un toucan que l’on ne verra pas appelle sans cesse. Lionel lui répond et nous vente les qualités gustatives de cet oiseau magnifique. Il nous raconte ses mésaventures avec un crocodile seulement blessé qui faillit le mordre un jour au bord d’un marigot.
Plus loin sur le layon, des graines de canari-macaque, grosses comme mon poing, à demi enfouies dans le sable, leur opercule perdu, sont comme un cimetière profané d’urnes funéraires de lilliputiens.

Graine de canari macaque

Graine de canari macaque

Incroyable Arthur et son poisson
Samedi : Arthur, le nouveau médecin me propose d’aller le trouver avant la tombée de la nuit sur le petit pont près du village. Il va pêcher pour la première fois. Le temps de le rejoindre il revenait déjà. Au deuxième lancer de sa ligne sans canne, juste un gros hameçon et de la peau de poulet, il pêchait un aïmara de quatre kilos !

Arthur et son aïmara

Arthur et son aïmara

Quand je pense que depuis quatre ans je cherche toujours à attraper un pacou !


6 commentaires à “Vie quotidienne à Grand Santi”

  1. Alain

    J’attendais avec impatience
    Comment ne pas être proche de ce que tu dis sur la liberté dans la solitude

  2. joelle

    comme d’habitude un plaisir de te lire… peut être devrais tu revoir tes méthodes de pêche 😉 ?

  3. Gmail974

    Ah liberté quand tu nous tiens 😉
    Je te reconnais bien là.
    Merci pour ce récit toujours aussi captivant.
    Bisous

  4. Gmail974

    Essaie Jacamar pour ton oiseau 😉

  5. Philj

    C’est bien lui, aucun doute.
    Merci

  6. Nadège

    Je te remercie pour ce récit qui me fait vivre à distance cette vie douce et simple mais oh combien délicieuse ! Big bisous.

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