30

mars

Apatou fo

Rappel historique
Colin Niel dans la postface de son roman « les hamacs de carton » Edition Babel noir, polar guyanais bien informé sur les us alukus et les difficultés administratives de Suriname et de la Guyane française, résume ainsi :
Les Noirs-Marrons ou Businenge, sont les descendants d’esclaves noirs révoltés ou enfuis des plantations avant l’abolition de l’esclavage… issus essentiellement des plantations de cannes à sucre et de café du Suriname. D’abord réfugiés en forêt profonde pour éviter d’être repris, ils se sont ensuite installés sur les rives des grands fleuves.
Les Ndjukas furent le premier groupe à gagner leur liberté, reconnue par un traité de paix avec le pouvoir colonial (du Suriname) dès 1760. Ils se sont installés sur le Tapanahoni, affluent du Maroni, côté surinamien, ainsi que sur le Maroni, dans la région de Grand Santi.
Les Alukus, également appelés bonis n’ont quant à eux été reconnus libre qu’en 1860, après plusieurs guerres contre les autorités hollandaises et françaises mais également contre les Saramakas et les Ndjukas
(déjà libérés). Ces derniers, alliés de Hollandais depuis 1760, s’étaient en effet engagés dans leur traité de paix à traiter en ennemis les autres nègres-marrons.
Il est resté longtemps une défiance des Alukus envers les autres peuples businenge. Les effets de cette défiance semblent s’estomper et les unions sont assez fréquentes, favorisées probablement pas la proximité linguistique, la proximité relative résidentielle et de proches habitudes de vie.

C’est à toi de prouver qui tu n’es pas!
Je suis tout d’abord surpris qu’il y ait autant de difficultés à établir la filiation voir la nationalité des gens qui viennent au centre de santé. Nous recevons tout le monde et j’en suis très heureux. Seulement nombreux sont ceux qui ne peuvent bénéficier de la nationalité française ou même de la nationalité surinamaise. Nés soit d’un côté du fleuve, soit de l’autre, parfois au milieu même du Maroni sur un îlet qui s’appelle providence (le mal nommé) à plusieurs heures de pirogue en amont d’Apatou, ces enfants n’ont pas été déclarés à la naissance, parfois ne sont jamais allés à l’école et arrivent ici à 18 ans ou plus, en mauvaise santé et il est alors difficile de les faire bénéficier des soins les plus appropriés.

Guyanais? Surinamais?

Guyanais? Surinamais?

Dans tous les cas, c'est un grand pêcheur de piranhas

Dans tous les cas, c’est un grand pêcheur de piranhas

A camopi, il n’y avait pas de pharmacie privée et nous avions une dotation pharmaceutique qui permettait de répondre aux principaux besoins des « sans-papiers ». A Apatou la présence d’une pharmacie nous oblige à délivrer des ordonnances classiques et l’accès aux traitements et donc pour beaucoup de ces « apatrides », un problème majeur, aggravé lorsqu’il s’agit d’un traitement pour une affection chronique. L’arrêt intempestif d’un traitement pour l’hypertension par exemple n’est, en effet, pas exempt de dangers.
Heureusement, il n’y a pas de laboratoire pharmaceutique à Apatou et nous pouvons faire des examens biologiques à toutes les personnes qui le nécessitent.
Vivant en Guyane française, avec une famille éparpillée des deux côtés du fleuve, élevé par une tante ou une grand-mère, comme c’est souvent le cas ici, il faudra donc prouver, avant de pouvoir espérer avoir la nationalité française, que l’on n’est pas enregistré comme né au Surinam. Pour ce faire il faudra patienter des heures voir des jours à Paramaribo, le temps que l’enquête soit faite par les autorités du pays, mais n’étant pas non plus encore français, on se trouve donc au Surinam en situation irrégulière. Ensuite seulement, puisqu’il faut bien être né quelque part, c’est le procureur, qui après avoir lui-même procédé aux vérifications auprès des autorités surinamaises, permettra l’accès à la nationalité française. Je suis d’ailleurs, malgré mes propos antérieurs, fier que malgré la complexité des formalités il y ait ainsi la possibilité de devenir français.
Il faut vous dire que cela me rappelle ma propre expérience, bien qu’aux conséquences moindres évidemment. Né en France, de parents français, ayant fait mon service militaire sous le drapeau français je n’ai pas fait la démarche d’avoir une carte d’identité française, mon passeport me semblant suffisant. Lors de mon inscription à l’université, il y a une quinzaine d’années, on me demande un certificat de nationalité française qui ne peut s’obtenir qu’au vu de la carte nationale d’identité ou de l’extrait de naissance. Je demande à ma famille de se rapprocher de la maire de ma commune de naissance où l’on refuse de me délivrer ce certificat. En effet je suis alors marié à une femme d’origine néerlandaise (qui, et c’est le comble, a, entre-temps, pris la nationalité française) et je dois prouver que je ne suis pas devenu néerlandais !
Je n’ai rien fait de tout cela et d’inscription en inscription l’université s’est lassée de sa demande. Il est cependant clair que je suis très attentif à ne pas perdre mon passeport bien qu’en lui-même il ne soit pas une preuve de nationalité française !

Au travers des branches de mon jardin

Au travers des branches de mon jardin

Quelques solutions
Pour les patients Surinamais c’est plus simple. S’ils peuvent prouver leur résidence en Guyane française depuis trois mois, en faisant valoir par exemple leur fréquentation du centre de santé à trois reprises au moins, ils peuvent bénéficier de l’Aide Médicale d’Etat qui leur permet de bénéficier des mêmes droits que la CMU pour une période déterminée. Je suis très heureux de cela et j’espère que la politique française ne basculera pas dans des extrêmes qui pourraient priver ces gens de l’accès au soin !
Tout n’est pas rose pour autant. Lorsque vous faites, en bonne et due forme une demande d’Aide médicale d’Etat, il faut compter trois à quatre mois pour l’obtenir, pour une période de un an, mais à la date de la demande. Il ne reste donc plus que neuf mois de prise en charge.
Au fond, les puissances ont tracé des frontières sur les fleuves, parce que ça leur semblait naturel peut-être, dans un partage du bien des populations sans leur demander leur avis et sans se préoccuper de la vraie vie d’un fleuve et des communications qui préexistaient à l’élaboration de ces limites. C’est un Mur de Berlin, un rideau, heureusement pas de fer, mais administratif pesant et discriminant assez révoltant.
J’entends parfois quelques personnes,qui comme moi touchent des sur-rémunérations, critiquer les Alukus qui feraient de nombreux enfants pour, selon eux, toucher les allocations familiales. Il n’en est rien. Sur la rive d’en face, au Suriname, les mêmes Alukus ont aussi beaucoup d’enfants et il n’y a pas d’allocations. Qu’en est-il de ces enfants, voire de ces adolescents dont la naissance n’a jamais été déclarée ? Si les allocations familiales étaient un enjeu ces enfants seraient déclarés. Non, il y a beaucoup d’enfants parce que les gens ici aiment avoir des enfants et que le produit de l’abatis, la chasse et la pêche des pères suffit à nourrir ces enfants qui participent aussi aux travaux d’abatis et qu’ici on s’habille de rien.

Il est agile, gentil et poli mais existe-t-il?

Il est agile, gentil et poli mais existe-t-il?

Je n’ai pas le recul suffisant pour déclamer des vérités. Je relate seulement mes impressions subjectives j’en conviens.
Enfin je vois un peuple heureux, qui tape un peu dans l’écosystème que nous aimerions, nous, préserver après avoir largement détruit le nôtre. Je vois un peuple qui ne montre pas un alcoolisme important, qui ne fume pas ou peu. Les seules personnes que j’ai vues ivres étaient métropolitaines! Les jeunes bien sûr touchent un peu au kali le « zamal » local, mais ça reste anecdotique et dans tous les cas ça ne semble pas avoir de répercussion très importante.
Miroir, dis-moi quelle image nous renvois-tu de notre propre société pour juger celle-ci ?
Alors qui sommes-nous pour oser donner des leçons. L’histoire de ce peuple est douloureuse et bien qu’à mon avis, pour la plupart, les conditions de leur vie sont meilleures ici que celles des descendants de leurs ancêtres restés en Afrique, nous devons qu’en être heureux, enfin moi je le suis.

Une jeune Hmong, cet autre visage de la Guyane

Une jeune Hmong, cet autre visage de la Guyane

Promis la prochaine fois je vous parlerai de serpents, tortues et paresseux, en somme je vous parlerai de mes rencontres !


2 commentaires à “Apatou fo”

  1. Gm974

    Merci encore pour ce nouveau récit qui je l’espère fera voyager plus d’un.
    Moi il me fait voyager très loin…dommage qu’il faille ce fichu vac…
    Petit proverbe indien riche de sens pour moi:
    « Ne juge personne dans avoir marché deux lunes d’affilée dans ses souliers »
    Bisous

  2. Gm974

    Sans* et non dans

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