24

novembre

Apatou Kom baka (le retour)

Maroni vu du dispensaire, en face le Suriname

Maroni vu du dispensaire

A l’heure où d’aucun tuent puis se sacrifient pour mieux trouver, peut-être, soixante-dix mille vierges, quel intérêt pourrait-on porter à mes modestes aventures en un lieu aussi quiet qu’Apatou. La gravité des temps que nous vivons voudrait que je m’abstienne. Je ne le ferai pourtant pas, bien que très touché par ce qui arrive et me joignant à la tristesse et à la préoccupation collective.

Je suis donc de retour à Apatou. C’était une nouvelle fois comme un appel que j’ai écouté sans pouvoir en saisir le sens profond. Y-en-a-t-il un d’ailleurs ? Je ne sais.
Arrivé à l’aéroport Félix Eboué de Cayenne je retrouvais cette chaleur moite, presque étouffante, qui n’a rien à voir avec la chaleur plus douce de La Réunion. Ce n’est pas non plus la moiteur de l’Afrique où l’odeur de la terre est si caractéristique après chaque pluie. Ce n’est pas cette chaleur qui me fait revenir ici. Mais qu’est-ce alors ?
Après deux jours à Cayenne à retrouver mes chers amis je pars pour Apatou, fenêtres de la voiture grandes ouvertes. La route est toujours aussi bonne et la portion de Saint-Laurent à Apatou a même été réparée. Partout de nouveaux abatis brûlent encore. La saison des pluies tarde à venir et ces espaces brulés ne sont pas du plus bel effet.
A Apatou je trouve mon nouvel espace de vie, une grande maison, accueillante et une équipe presque entièrement renouvelée. Je m’installe donc et le silence qui m’entoure me plait. Est-ce cette solitude que je recherchais ? Possiblement oui !
Ralentir ma course
Je suis heureux à La Réunion, j’y ai mon fils et sa douce amoureuse, mes amis et un travail passionnant. J’y ai la possibilité de me retrouver seul alors que viens-je chercher ici ? Peut-être est-ce une autre solitude, une solitude que je ressens dilatée, liée au temps qui passe, s’écoulant calmement mais surement telle l’eau du fleuve Maroni, aux pieds du village.
J’ai dû toucher de près, lors de mon séjour à Camopi chez les Indiens Teko et Wayampis et sans l’appréhender ainsi, ce besoin d’espace-temps dans une certaine forme d’isolement. C’est un peu comme lorsqu’en apnée on sent le coeur ralentir et les mouvements devenir plus lents, mesurés.
Mon choix de revenir à Apatouplutôt qu’à Camopi est lié à plusieurs facteurs. Ici je suis moins isolé. Saint-laurent est à une heure de route et je peux aller facilement en forêt mais ce n’est pas le plus important. Je n’ai pas su en six mois rencontrer les Amérindiens de Camopi, probablement par réserve réciproque mais peut-être aussi parce que nos représentations du monde sont très différentes. Je n’avais pas les codes d’accès au partage de quelque relation que ce soit. Il m’aurait fallu beaucoup plus de temps et je crois que le rapport à l’alcool, toujours consommé avec excès, par eux et non par moi, m’était un frein trop important.
J’attribuais l’aggravation de cette consommation aux méfaits de l’acculturation récente. Ma lecture des voyages d’Edgard Maufrais dans les années 1950-1960 préfigure ce qui a été amplifié par l’arrivée massive d’argent des allocations familiales auquel les Français de quelque origine que ce soit ont, et c’est bien normal, légitimement droit.
Il m’est donc plus facile de vivre auprès des Alukus, sobres, et dont le mode relationnel est plus proche de celui que je connais. Je les trouve gais, rieurs, et kinesthésiques. Il est très important pour moi de pouvoir toucher l’autre. Cette communication non verbale me rassure possiblement et m’est peut-être essentielle.
Dimanche :
Lever tôt, avec le jour inondant ma chambre de la fenêtre grande ouverte. Après mon petit déjeuner favori de café, pain mou (humidité oblige), beurre salé et fromage de chèvre, je pars marcher sur l’ancien chemin qui permettait depuis Apatou de passer le saut Hermina en amont de la ville. J’y croise tout d’abord Sissiko qui avec des amis est venu piéger le picolette. Deux picolettes déjà en cage sont suspendus et appellent leurs congénères. Un des amis de Sissiko a déjà attrapé un nouvel oiseau dans un tout petit piège. Il le met dans une cage plus grande et recouvre le tout d’un tissu afin que l’oiseau de calme.
Plus tard il sera promené dans cette même cage à la boutique du chinois, au bar, dans des lieux animés. Lors du marché de Saint Laurent nombreux sont les hommes qui promènent en cage leur picolette afin que ce dernier s’habitue à la foule. Cet oiseau a un chant incroyable et ce midi un des leurs chantait sous ma fenêtre. C’est la première fois que j’en entendais un en liberté.
Ce picolette, juste attrapé vaut de cent à deux cents euros. Un picolette bien habitué aux humains et susceptible de gagner un concours de chant vaut très cher ? Certains n’hésiteront pas à échanger leur voiture contre l‘oiseau.
La première partie du chemin est jonchée de douilles de cartouches en plastique. Quel carnage a eu lieu ici ? Elles seront encore là dans cent ans. Que sont devenues les douilles en carton paraffiné que mon père utilisait lorsque j’étais enfant. Elles étaient réutilisables. Le soir nous l’aidions à faire ses cartouches. Une amorce, de la poudre bien mesurée, une bourre, les plombs de huit ou de six, une petite capsule encore en carton et nous sertissions le bord libre de la douille qui se recroquevillait et tassait le tout. Je n’avais pas pensé à cela depuis bien longtemps.
Après avoir passé la crique (aussi nommée Hermina)sur deux gros rondins, le chemin se resserre. La végétation le mange doucement. Trop loin pour que ce soit ma présence qu’il signale l’oiseau sentinelle stridule. Aujourd’hui je ne vois pas de ara mais suis récompensé de ma course lorsque trois singes m’ayant aperçu, s’enfuient, sautant gracieusement d’arbre en arbre. Du sous-bois je ne verrai rien tant la végétation y est dense cependant qu’en bordure j’ai la chance d’apercevoir quelques oiseaux bien que très hauts sur les cimes. Ici ce sont de petits pics qui martèlent un tronc mort foudroyé par l’orage il y a quelques temps. Le bruit est très discret, ce n’est pas le pic vert d’Europe mais un petit pic dont les bruits discrets me font penser à mon grand-père tendant avec des semences la toile d’un sommier qu’il refaisait après en avoir changé les ressorts cuivrés, pointant au ciel, dans un désordre parfait tel un bouquet de coquelicots dans un champ de blé. Il contraignait ensuite ces ressorts avec des cordages tendus avant que de les recouvrir de cette toile rayée à l’aide de ces petites pointes, cuivrées elles aussi et à section carrée, la toile amortissant le bruit qu’aurait du faire le marteau sur la semence.

Pic sur son vieux tronc. Écoutez, vous entendez ce petit martellement?

Pic sur son vieux tronc. Écoutez, vous entendez ce petit martellement?


Plus loin le chemin embaume et levant les yeux je vois une cime entourée du bourdonnement des abeilles mais ne vois pas les fleurs trop hautes.
Le Maroni m’apparait enfin, les rochers sont des îles tant le niveau de l’eau est bas. Je réalise que le ciel dégagé depuis mon arrivée s’assombrit fortement et je n’ai pas de plastique pour protéger mon appareil photographique. Je reviens assez vite un œil sur le chemin afin de vérifier l’absence de serpent et un autre sur les cimes afin de ne rien rater.
Toute petite crique en sous-bois

Toute petite crique en sous-bois

J’arrive à temps et la première vraie pluie de la saison est là. Je l’entends très fortement frappant les tôles des maisons voisines avant qu’elle n’arrive, brutale, sur la mienne.

Lundi (une semaine après).

Il pleut depuis le début de l’après-midi. L’orage gronde. Lorsque je sors, l’eau entoure une partie de la maison n’ayant pas eu le temps de s’infiltrer dans le sol. Les caniveaux sont ici des tranchées comme à La Réunion. Ils se rejoignent et débordent car la pente est faible. Les enfants y jouent, s’éclaboussent. L’eau est orangée de latérite contrastant avec le vert de la végétation. Ces enfants très noirs, cheveux tressés terminés par des perles bleues complètent ce tableau heureux.
De nombreuses maisons sont faites de bric et de broc et ne résisteraient pas au premier coup de vent. Mon œil zoréole réunionnais voit ça. Mais ici tout le monde s’en fiche. Normal il n’y a pas de grand vent sur l’équateur. Je ne me lasse pas de regarder ces maisons et leurs jardins non clos dans lesquels s’ébattent ces enfants, complices, la peau brillante de l’eau avec laquelle ils jouent, sous le regard parfois réprobateur d’une maman colossale vêtue d’un pagne et qui menace de sa grosse voix.

Dans le cadre de mon travail je suis aussi très surpris lorsque je vois un enfant et son accompagnant. On verrait bien une mère, un père, une sœur amener un enfant qui nécessite des soins. Il n’en est rien. Ce peut-être un cousin, une tante, un oncle enfin la liste peut-être longue.
L’idée de la cellule familiale nucléaire stricte semble aussi abolie pour le lieu de vie. J’ai cru comprendre que si un enfant est bien chez un oncle, une tante il reste. C’est lui qui choisit. Je vais vérifier ça et essayer de mieux comprendre.
Je ressens un espace d’habitation et un espace familial sans bords distincts où tout s’interpénètre. Ce n’est probablement pas aussi simple et il y a des règles et codes qui me sont inconnus.
En quelques sortes, grâce à mon ignorance je suis voyeur admiratif de cette simplicité heureuse aux bords flous.

Ce qu’il reste de la sculpture du bord de route

fresque d'Apatou

fresque d’Apatou

six mois plus tard
Après six mois (1)


6 commentaires à “Apatou Kom baka (le retour)”

  1. radigue didier

    Bonjour Doc,
    Alors de retour en Guyane ! Combien de temps allez vous rester là bas? Profitez bien de tout, et bonjour à la fresque aux pakous (ou à ce qu’il en reste)

  2. Valérie

    Cher Philippe,
    Tes posts sont tellement les bienvenus quand ailleurs la haine fait des morts…
    C’est d’ailleurs ce qui est détestable dans les médias d’aujourd’hui, qu’il n’y ait plus de place que pour ça… et de conforter certains qui se gargarisent de répéter, de penser que l’humain se résume à cela…
    Moi j’aime à te lire, dans tes douceurs extemporanées lointaines… merci à toi !

  3. joelle

    de nouveau en Guyane, pour combien de temps ?

  4. jean-christophe

    Merci pour cet article Philippe ! c’est plein d’émotions et d’humanité à partager et ça fait tellement de bien ! ta fresque a rudement bien tenu le coup ! au plaisir de te lire encore et bientôt !!!

  5. gm974

    Très beau récit et très belles photos…comme toujours.
    A bientôt
    Bises

  6. didier

    Je découvre aujourd’hui 20 décembre, jour de libération, que tu as poursuivi ton blog guyanais. Bien sûr ton dernier message a déjà un mois mais c’est avec grand plaisir que je te lis comme d’habitude. J ‘espère que nous aurons d’autres épisodes. Je pensais que ton haut relief serait bien plus endommagé, cette terre semble malgré tout assez dense. J’attends ta nouvelle version gravée dans la terre pour ce deuxième séjour, peut-être as-tu aussi découvert quelques jeunes disciples sculpteurs … la forêt s’est-elle livrée davantage depuis le 24 novembre et tes investigations sur les modes de vie enfants-parents ont-elles avancé ? Je repasserai par ton blog si tu fais le choix de le poursuivre. Nous verrons bien. N’artrouv.

Laissez un commentaire