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décembre

Businenge tongo et autres sujets

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La langue des noirs de la forêt
Une des difficultés, ici, est la langue. Je vous ai parlé lors de mon dernier séjour de cette langue le businenge tongo, (prononcer bouchinengué) la langue des noirs de la forêt. Ce terme qui est le terme utilisé par les penseurs, les intellectuels se voudrait plus respectueux que « taki taki » (de to talk). Cependant lorsqu’on demande aux gens du cru s’ils parlent français ils répondent « no, taki taki », je ne suis pas sûr qu’ils aient un regard négatif sur cette appellation. J’essaie donc d’apprendre quelques mots de businenge tongo ou de takitaki. Cette langue de la forêt est aussi celle du fleuve. Les variations de langage, entre les différentes vagues de migration des esclaves marrons du Suriname, ont entraîné des différences qui permettent cependant une communication relative entre eux.
Ici il me faudrait donc parler cette langue ou au moins la version aluku de cette langue mais pas que. Le découpage arbitraire opéré par les occidentaux est ici comme en Afrique une ineptie. Les lignes droites africaines de délimitation des territoires en sont une représentation flagrante que l’on a imposée chez les autres mais bien sûr pas chez nous. La course entre les Anglais et les Français pour s’approprier Falocha au dix-neuvième siècle et ce partage qui ne respectait rien que les intérêts des deux puissances, en est un exemple flagrant. On pourrait penser que faire d’un fleuve une frontière naturelle serait plus heureux. Pour les occupants étrangers ce découpage a le mérite d’être précis, indiscutable. Il faut savoir que la frontière est au plus profond du cours d’eau, parfois plus près d’une rive, parfois plus près de l’autre. Est-ce que je pêche en Guyane ou au Brésil et à qui appartient le poisson ?
Qu’en est-il des populations qui vivent au bord du fleuve ? Je m’installe ici parce que l’endroit est propice, mon fils s’installe en face, sur l’autre rive parce qu’ainsi nous sommes proches et pouvons travailler de concert, unir nos forces pour les dures tâches nécessaires à l’entretien de l’abattis. Au final, comme il est à la mode de le dire, je suis en France et mon fils est au Suriname.
Ici il me faudrait donc parler le taki taki mais aussi le brésilien, l’anglais pour communiquer avec les quelques migrants du Guyana et à défaut du taki taki le néerlandais avec les quelques personnes âgées qui l’ont appris dans leur enfance. Mes quelques souvenirs dans cette langue me permettent seulement d’être poli, de souhaiter la bienvenue. Je sais parfaitement dire qu’il est préférable de faire des photographies avec le soleil dans le dos (première leçon de la méthode Assimil) mais cela ne me sert à rien.
Aussi les consultations sont très techniques et je ne peux chercher à comprendre la genèse du mal s’il est d’origine autre que bactériologique ou physico-chimique ce qui est bien sûr très fréquent. Des forces qui me sont obscures interviennent et les « garanties » pour s’en préserver sont visibles. Bandelettes de tissu nouées au poignet ou autour de la taille, etc. C’est bien sûr assez frustrant et je me heurte, je le sens bien, à des représentations qui mes sont à des années lumières et que je ne peux pas appréhender même de loin. Remarquez bien que même dans ma propre culture, même dans ma propre langue je ne suis pas certain de comprendre les représentations du monde courante dans la société à laquelle j’appartiens.
Malgré mes lacunes, je suis cependant gratifié de sourires et de rires lorsque je m’applique à tenter ma chance en en taki taki. C’est déjà ça, la communication par le rire est essentielle et elle me rassure aussi et peut-être faussement, sur la gravité de la situation. J’ai donc beaucoup de plaisir à utiliser les quelques mots appris issus pour beaucoup de l’anglais mais parfois du néerlandais ou d’une origine inconnue pour moi probablement africaine.
Rive droite rive gauche
Les patients que nous recevons vivent sur cette rive du fleuve pour la plupart. Nombre d’entre eux viennent en voiture des villages en aval d’Apatou. Les autres arrivent en pirogue, parfois de très loin après plusieurs heures sur le fleuve et avec les sauts à franchir à l’aller comme au retour. Un dispensaire surinamais distant de plusieurs heures de pirogue et que je ne peux localiser nous adresse des patients avec des lettres en taki taki qu’il m’est impossible de déchiffrer. Ces patients, qu’ils habitent en France ou non, n’ont bien sûr pas les mêmes droits. Il est remarquable que l’aide médicale d’état l’AME puisse être obtenue, au même titre que la CMU par les « étrangers » bien que ce soit complexe et que parfois, au moins dans un passé récent, quelques fonctionnaires peu scrupuleux abusent les demandeurs d’aide en se faisant payer cinq euros une photocopie normalement gratuite et à la disposition de tout un chacun.
Ici, comme sur l’Oyapock (en amont de Saint Georges) la frontière est perméable et tout le monde s’en moque et c’est fort heureux. Les étrangers ne peuvent cependant pas se rendre à Cayenne sans visa. Il y a, à l’ouest comme à l’ouest de la capitale un barrage de gendarmerie sur le fleuves Approuague à Régina à l’est et l’Iracoubo à Iracoubo à l’ouest. J’imagine qu’il est possible de descendre de la voiture avant le barrage, de traverser un peu de forêt puis le fleuve et de retrouver plus loin la voiture, mais personne n’en parle ici. Je dois être « mal fondé » comme le disent les réunionnais pour évoquer cette pensée la. Je trouve ce mélange de populations très riche probablement parce que je suis pour l’abolition des frontières mais je ne pense pas pouvoir le crier très fort.

Nous soignons tout le monde, bien sûr du mieux que nous savons, du plus que nous pouvons et ici tout se passe correctement. Il n’y a pas comme dans d’autres villes du fleuve les récriminations des « français » qui souhaitent être vus avant les « étrangers ». La présence d’une pharmacie privée nous empêche sauf urgence de délivrer les traitements qui doivent donc être en principe prescrits et donc achetés pour les « non ayant droit ». Nous avons une petite dotation en produits essentiels qui nous permet de parer malgré tout aux plus sérieuses situations.
Se poser et lire
Ici, je me pose. Dans un lieu de vie habituel on a toujours quelque chose de précis, de plus ou moins urgent à faire, toute autre affaire cessante. Ici à Apatou qu’ai-je à faire ? Travailler de huit heures à quatorze heures puis rien. Tout est alors possible. Bien que limité dans l’espace les jours d’astreinte en raison de la portée du téléphone mobile je ne suis pas limité dans le temps. Je n’ai pas de sollicitations autres que celles que je m’impose. Aussi je m’adonne en particulier à la lecture, de tout ce qui me passe entre les mains. Cela m’est très étranger de lire en journée. Il me reste comme une sensation de culpabilité d’enfant de lire alors que le soleil n’est pas encore couché. Cela peut paraître surprenant bien sûr. Lorsque j’étais enfant il y avait peu de livres à la maison. Ma mère qui aimait lire ne le faisait que la nuit, lorsque mon père, à ses côtés des œillères d’avion sur le nez, dormait. Pour lui, lire en journée était un signe de paresse. Aller à la chasse non mais lire oui. Je n’ai pas le souvenir qu’il nous ait imposé aussi cette règle. Peut-être me la suis-je imposée moi-même, par souci d’imitation. Toujours est-il qu’à La Réunion, lorsque je suis « pris » par un livre, un roman et que je m’autorise à le lire alors que le soleil brille encore j’éprouve à la fois une certaine gêne et une jubilation d’avoir enfreint un interdit.
Je n’ai donc commencé à vraiment lire que lorsque j’étais dans le bled, au Maroc et que les soirées duraient duraient, à un âge où on aimerait faire la fête tous les soirs (ce qui m’arrivait quand même) et à l’âge surtout où on récupère vite de nuits sans sommeil. Le Père blanc qui s’occupait de la prison d’Essaouira nous prêtait les livres qu’il avait à la disposition des reclus. Quelle révélation !
J’ai bien conscience du banal de ces propos cependant, alors que je commençais à exercer dans un milieu défavorisé, avec peu de moyens, les propos de Céline dans son Voyage au bout de la nuit, de Herman Hesse dans Narcisse et Goldmund, de Marguerite Yourcenar dans L’œuvre au noir et de Camus dans La peste devaient répondre, par les épidémies qu’ils décrivent et le désarroi du médecin pour Céline, à mes propres préoccupations face aux cas de typhoïde et autres misères. C’est seulement maintenant, alors que je l’écris, que je réalise que ces œuvres ont comme point commun la maladie, les épidémies.
Ici donc, je lis en plein jour si l’idée me vient, dérangé seulement par les moustiques qui vrombissent à l’entour.

La petite gravure illumine mes bas reliefs

La petite gravure illumine mes bas reliefs


Accepter l’éphémère
J’ai, bien évidemment, tenté de réparer le bas-relief de latérite qui avait beaucoup souffert des intempéries depuis avril. Je n’aurais pas dû. L’art éphémère est éphémère et ainsi doit-on l’accepter. J’ai pu redonner un visage aux personnages mais sans la force initiale.
Une critique d'art en herbe

Une critique d’art en herbe


Je me suis donc lancé dans une autre composition, d’un acte de la vie courante et qui, pour moi, n’a pas non plus la présence que j’aurais aimé y mettre. les différentes couches de terre aux couleurs imprévisibles et veinées de quartz dur participent, malheureusement parfois, à la pièce.
latérite veinée de quartz

latérite veinée de quartz


Couleurs improbables

Couleurs improbables


J’ai cependant été très heureux d’avoir près de moi un jeune garçon d’une dizaine d’années qui à l’aide de sa machette a commencé à graver la latérite. J’ai très vite vu qu’il avait des qualités pour ce faire et sa gravure sobre présentait des qualités évidentes. Lorsque j’ai compris qu’il allait, par méconnaissance, altérer son travail, je lui ai prodigué quelques conseils, qu’il a écoutés avec attention et c’était un plaisir de le voir parfois s’éloigner de son œuvre pour en apprécier les proportions. C’est mon plus beau cadeau du jour !
Mon élève

Mon élève


De l'avenir au bout de la machete

De l’avenir au bout de la machette


2 commentaires à “Businenge tongo et autres sujets”

  1. lidy

    chouette , je ne sais pas pourquoi, mais tes écrits m’émeuvent
    peut être parce que je ressens tant de humilité et de disposition en toi pour comprendre l’autre dans son contexte, son histoire, sa vie , son monde si différent

    si tu veux je peux te faire une liste de phrases en hollandais qui pourront te servir dans ton boulot avec des fichier sons si tu veux ! :-))

    je t’embrasse

  2. Gm974

    Il a du talent aussi cet enfant!!!
    Il dépassera bientôt le grand maître 🙂
    De belles frimousses, de beaux regards que tu captes là.
    Reste à capter ce monde « obscure » – avec le petit lexique de Lydie tu auras peut être qques explications qui sait…
    Bisous

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