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janvier

Cacao et l’acculturation

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Cacao un exil réussi mais

Je suis donc logé en pays Hmong. Les maisons en bois reprennent un peu la structure de certaines maisons de leur Laos d’origine. Maison sur pilotis qui me rappellent celles dont la structure est proche mais la confection en bambou de leurs frères Phnongs sur la même cordillère annamitique mais plus au sud, au Cambodge. La partie sous plancher est aussi un lieu de vie même si ici ce n’est plus pour piler le riz. Le riz de Guyane ? Il n’y en a plus. Les rizières de Mana ont été abandonnées, pas rentables et deviennent de vastes et tristes marécages. Sous bon nombre de maisons des murs plus récents en pierres artificielles transforment ces dernières en maisons fermées à étage. L’église garde un aspect de pagode et rappelle l’Asie.

Eglise de Cacao

Eglise de Cacao


J’ai la chance de consulter peu de monde pour plusieurs raisons. Ce sont les vacances et à Javouhey, lieu d’exil de la deuxième grande communauté Hmong en Guyane, c’est le nouvel an et les communautés s’y retrouvent. Lorsque je demande à une femme à peine plus âgée que moi la raison de son absence à la fête de Javouhey, elle me parle de la perte de signification, pour elle de ces fêtes.

Clin d'oeil à l'Asie

Clin d’oeil à l’Asie

Ici aussi l’acculturation un peu rapide entraîne des dissensions entre les générations. Les jeunes ne respecteraient plus aussi précisément les rites animistes originels et les traditions mais aussi des valeurs des anciens seraient mises à mal. Lorsqu’elle était jeune, encore au Laos, ayant étudié à Luang Prabang, elle enseignait dans les villages éloignés en montagne. Son mari battait la campagne et proposait aux paysans des alternatives à la culture du pavot qui avait été développée en particulier sous l’influence des français puis des américains. A la fin de la guerre du Vietnam en 1975, tous deux ont fui la répression vietnamienne et se sont réfugiés en Thaïlande avant la proposition d’émigration vers la Guyane où ils sont arrivés les mains nues mais portant avec eux leur culture, leurs valeurs qui sont en fait le seul héritage de leur passé semi nomade. Le déplacement ne l’inquiète pas. Les Hmongs sont arrivés au Laos, venant de Chine vers le dix-neuvième siècle et son grand père lui rappelait souvent de ne pas oublier qu’il y a bien longtemps le grand-père du grand père du grand père venait d’un pays où il faisait jours six mois et nuit six mois !
Il est bien sûr réducteur de faire un parallèle avec ce que vivent les populations amérindiennes de Guyane pour lesquelles l’acculturation est aussi très brutale. Les conséquences ne sont pas identiques. Ici les « vieux » vivent mal cette perte des valeurs et chez les amérindiens ce sont les jeunes qui semblent le plus souffrir du décalage entre ce que l’école leur donne à voir et les perspectives de vie qui s’offrent à eux. Je ne puis affirmer que les suicides des adolescents amérindiens soient la conséquence exclusive de cette acculturation, il y a bien sûr d’autres raisons qui participent de près ou de loin au problème, mais on ne peut écarter cette hypothèse de la réflexion entreprise sur ce problème.
Peu de temps après avoir vu cette femme Hmong je reçois une jeune femme de vingt-neuf ans, en instance de divorce, qui vient ainsi me confirmer les changements liés à l’acculturation. Mariée à dix-sept ans elle travaille depuis deux ans à Cayenne comme commerçante associée à un chinois. Ce travail commencé avec l’accord et l’enthousiasme de son mari semble ne plus convenir à ce dernier qui souhaite que sa femme vienne à nouveau travailler avec lui, aux champs. La jeune femme qui serait aussi maltraitée refuse et se sépare. Les familles respectives se réunissent seules puis ensemble pour faire entendre raison à la jeune femme. Celle-ci se retrouve seule, un peu désemparée mais déterminée. La vie d’une jeune femme qui à son mariage quitte sa maison familiale pour celle de ses beaux-parents est très codifiée. Elle a de nombreux devoirs envers son mari et sa belle-famille ce qui est plus difficilement accepté que par le passé chez les jeunes générations. Dans le cas d’une rare séparation, c’est la femme qui doit retourner « spontanément » (mais sous l’influence des deux familles) chez son mari. Jamais celui-ci ne viendra la chercher, ce serait déshonorant.
Notre jeune femme profite de cette règle pour ne retourner ni aux champs ni chez son homme, trop heureuse de vivre une jeunesse trop vite écourtée et son visage est radieux lorsqu’elle me parle de sorties cinéma avec ses amies de la capitale.
La brutalité de l’acculturation
Nous avons en Europe échappé à cette violence de l’acculturation ou bien ce sont les générations précédentes qui l’ont vécue. Pour nous, médecins que j’appellerais « pastoriens » (cause bactérienne, virale physique ou chimique du mal) les représentations du monde, enseignées par nos pairs ne se heurtaient pas aux représentations de nos parents cependant que de jeunes médecins malgaches, africains et ceux de contrées reculées doivent en quelque sorte « tuer père et mère » et rejeter les valeurs de leur société d’origine. Cela est bien sûr décrit depuis longtemps cependant qu’il m’est parfois nécessaire d’y penser. J’ai le souvenir de ce jeune médecin que nous formions à Maroantsetra à Madagascar et qui lors d’une longue marche vers un dispensaire suffisamment éloigné pour que nous puissions nous livrer l’un à l’autre, me rapportait le plus sérieusement du monde que si un caméléon à corne, entrant dans un village, regardait dans une maison avant de continuer son chemin, il y aurait un mort dans cette maison et autant de morts que de maisons « regardées » par la bête. Il n’était pas question pour moi d’en rire, le sujet était trop sérieux. Il me contait aussi les divinations de sa mère analysant un lancer de petits cailloux dans le sable. Il était très perturbé par ses cours de médecine qui s’opposaient fondamentalement aux représentations de sa société. Je le sentais peiné et avec beaucoup de respect il cachait à ses parents une partie de son nouvel apprentissage.
Si je m’étais autorisé à rire j’aurais eu bien tort. Je n’ai pas peur du regard du caméléon à cornes cependant le temps m’a appris à regarder autrement, avec plus de respect, avec un peu plus d’humilité (ce n’est pas trop tôt). La mainmise totale de la médecine sur la santé (qui est quelque chose de si complexe) est une véritable escroquerie. Aussi, à défaut de ne faire que du bien, je vais essayer de faire le moins de mal possible.

La complexité de la santé, enfin dans le cas présent il s'agit de racines de palétuviers

La complexité de la santé, enfin dans le cas présent il s’agit de racines de palétuviers


Si quelqu'un sait le nom de cet oiseau je suis preneur!

Si quelqu’un sait le nom de cet oiseau je suis preneur!


Jeune tamanoir traversant l'Orapu

Jeune tamanoir traversant l’Orapu


2 commentaires à “Cacao et l’acculturation”

  1. Marie-Laure

    bonjour !

    tout d’abord, merci pour votre témoignage. Je suis moi même MG remplacante en métropole et suis affectée à Apatou en mai-juin, 1ère expérience guyanaise !
    auriez vous l’amabilité de me contacter par mail (malaubzh [a] gmail.com) pour partager les détails plus terre à terre de votre expérience ?
    Maintenant que vous êtes à Cacao, transmettez mes amitiés à Francesco, IDE, qui n’y est pas pour rien dans mon retour en terres guyanaises…
    a bientôt si vous le voulez bien,
    Marie-Laure

  2. Marie

    Bonjour,

    Je suis tombé par hasard sur votre blog. Je suis médecin généraliste et projette d’aller faire un remplacement en Guyane. Pourriez vous me contacter par mail car j’hésite encore et avoir plus d’information m’aiderai bcp dans mon choix.

    Merci d’avance
    Marie

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