22

avril

Camopi la tranquille

Qui pense que le calme règne au fin fond de la Guyane ? La vue sur le fleuve, les cigales le soir, quelques crapauds et le chant des chouettes (plus hulottes qu’effraies selon moi), le bruit de la pluie sur le fleuve et parfois le bruit d’une pagaie frappant sourdement le bois d’une pirogue qui passe. Tout laisse à penser que l’endroit est bucolique à souhait, propice à la méditation et au retour sur soi.
Le ciel en feu, sur la forêt dense par-delà l’eau grise qui s’écoule devant moi, après une journée de pluie drue, le laisserait effectivement penser.
Mais que non ! Cette idée, que l’on peut se faire de l’endroit est qui, probablement, a reflété un temps une réalité, est maintenant caduque.
La pagaie sur la pirogue n’est plus qu’une sécurité. Le déplacement dans cette région n’est que fluvial. Les pirogues de bois creusées dans un tronc, puis en planches de bois calfatées à l’étoupe ont laissé la place à des bolides en aluminium et à moteur Johnson. Et dès le matin la ronde commence. Lorsque je dis le matin, je veux dire cinq heures du matin, puis à six heures les pirogues de ramassage scolaire s’élancent pour revenir vers sept heures et demie chargées d’enfants en tee-shirts verts portant des gilets de sauvetage (alors que dès la fin de la classe, ces mêmes enfants seront presque nus et piloteront eux même la pirogue familiale). Et tout au long du jour, la ronde des pirogues résonne dans nos têtes en une ritournelle sans fin (J’ai choisi ritournelle parce qu’on l’a eu comme définition à « Questions pour un champion » jeu auquel on joue en ligne au dispensaire pendant les rares heures creuses). Le calme sur l’eau revient vers les vingt heures, troublé seulement par quelques passages très nocturnes et très vrombissants de pirogues d’orpailleurs qui préfèrent monter la Camopi de nuit et discrètement (à leurs yeux mais pas à mes oreilles).
Et la musique me demanderez-vous ? Pas de ohh ! ohh ! d’Indiens tournant autour du poteau de torture d’un cow-boy attaché qui égayaient les westerns de notre enfance. Non de la bonne grosse musique techno, à fond s’il vous plait et à pas d’heures. Je veux dire que ça peut finir à pas d’heures mais aussi que ça peut commencer à pas d’heures, disons trois heures du matin et de façon à ce que tout le village en profite. Effectivement on en profite !
Et les pétards ? Aux premières détonations je n’en croyais pas mes oreilles. Je pensais que la Légion Etrangère qui campe de l’autre côté de la Camopi faisait un carton. Mais non, je crois que les Amérindiens aiment les pétards comme j’aime les feux d’artifice au nouvel an. Je ne leur en veux donc pas. Un pétard sur une rivière c’est beaucoup plus sonore que sur la terre ferme, le saviez-vous ? Moi, oui, maintenant je le sais et c’est très souvent le nouvel an ici et cette nuit c’était à quatre heures.
J’éviterai aujourd’hui de vous parler des femmes ivres qui vocifèrent sur leurs maris encore plus ivres pour les inciter à rentrer au carbet familial les jours, heureusement peu nombreux, où le « magasin » (vide de tout sauf de bière) est ouvert.
J’entends mes enfants dirent « Heureusement que tu es un peu sourd, ça te dérange moins que les autres. ».
Un jour je vous parlerai des poubelles de Camopi, de leur utilisation aléatoire, de leur ramassage illusoire (ils ont du se donner le mot avec le boulanger), du tri sélectif (ne souriez pas) et bien d’autres choses encore. Mais peut-être préférez-vous avoir des nouvelles de mes exploits de pêcheur ?
Claude Levy-Strauss dénonçait déjà en 1955 (Tristes tropiques), les albums de photos de voyage qui n’étaient pas le reflet de la réalité. Il écrivait « L’Amazonie, le Tibet et l’Afrique envahissent les boutiques sous forme de livres de voyage, comptes rendus d’expéditions où le souci de l’effet domine trop pour que le lecteur puisse apprécier la valeur du témoignage qu’on apporte ». Puis, plus loin « Je comprends la passion, la folie, la duperie des voyages. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait… »
J’essaierai cependant de faire quelques belles photos, arbres pour cacher la forêt que je ne veux pas voir et par goût de l’esthétisme aussi.
Seulement sachez que de tout ce dont je viens de parler et de ce que j’ai déjà à cœur d’aborder plus tard dans ce blog, je n’ai pas de jugement sur ce peuple. Je suis profondément touché par ces gens, par les bouleversements qu’on a induits et par la nocivité de cette « colonisation » dont les conséquences actuelles et à venir me semblent sombres, après que je n’aie pourtant passé que si peu de temps ici. J’essaierai d’être le plus respectueux possible. Il se peut que j’utilise le « recul », que je prétends avoir, les connaissances de l’Humain que je prétends détenir, pour apporter, avec l’équipe soudée du centre de santé, une pierre modeste à l’édifice branlant qui se construit ici et ce n’est pas au travers de la médecine que nous projetons de le faire. Exercer ce métier, ici, n’abolit pas les distances mais les creuse plus profondément encore.
Oh la la ! Quand est ce qu’il retourne pêcher ?
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Les photos, qui n’ont rien à voir avec le texte sont juste là pour égayer mes propos


5 commentaires à “Camopi la tranquille”

  1. Véronique

    Les pérégrinations d’un anthropomédecin au bord du fleuve amazonien, ou comment proposer sans imposer une médecine occidentale donc forcément décallée .
    L’équation est compliquée â trouver, et le temps limité de la mission ne doit pas simplifier la tâche!
    Belle expérience en tout cas que celle que tu racontes Philippe, j’espere que les scènes de pousse fluviale ne t’empecheront pas trop de dormir!
    On aura une petite pensée pou toi demain soir GDP chez Christophe.
    Bises
    Véronique

  2. Françoise Renambatz

    Quelle description précise de tous ces bruits … c’est surprenant, j’aurai beaucoup plus imaginé le grand silence, seulement troublé par les oiseaux ou autres animaux. N’est ce pas perturbant ?
    J’ai adoré mon métier mais combien de fois me suis je dit que le tourisme pourrissait les pays. On est toujours à la recherche de nouvelles destinations pour attirer un maximum de « clients » et donc les explorations dans tous les pays ont augmenté mais bien souvent sans mettre en place une politique touristique ou une formation précise des peuples d’où des attitudes néfastes pour ces pays ….et il faut bien reconnaître que le tourisme de masse a détruit l’originalité et le cœur même de nombreuses contrées !
    Mais bon c’est fait et il n’est plus possible de revenir en arrière !
    Votre expérience à CAMOPI sera surement très enrichissante mais aussi très frustrante car six mois c’est bien court …mais bon chaque petit caillou déposé contribuera surement à un plus grand respect de ce peuple.
    Bonne journée et bonne pêche !

  3. Gigi

    (…) « Et le cacatoès est mort égorgé par un furet dont ce n’était pas l’île d’origine, victime de la folie des humains qui croient à leurs rêves » (…)

  4. Gigi

    Est ce que les enfants des écoles dans leurs dessins représentent des pirogues avec de gros moteurs? Comme à Mafate où les premiers dessins, avant la voiture ou le bateau sont des hélicoptères!…
    Le problème de notre temps, c’est que le futur n’est plus ce qu’il a été.
    Et les siècles par dix
    Et les peuples passés,
    C’est un profond jadis,
    Jadis jamais assez !

    Sous nos mêmes amours
    Plus lourdes que le monde
    Nous traversons les jours
    Comme une pierre l’onde !

    Nous marchons dans le temps
    Et nos corps éclatants
    Ont des pas ineffables
    Qui marquent dans les fables…

    Cantiques des Colonnes. Paul Valery

  5. Flo WINNIE

    Hello Philippe, je me régale de tes textes. Comment faire pour être prévenue lorsque tu en diffuses un?
    Bises
    Flo

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