13

juillet

Camopi Waĩwĩ

Stériliser les femmes
Trois semaines après mon arrivée ici, j’apprends qu’une rumeur court, ou plutôt navigue ici. Les femmes qu’on enverrait à Cayenne pour faire des conisations ou des biopsies sur des pathologies du col de l’utérus, reviendraient stériles. Déjà, après seulement un court séjour ici, je percevais que, nous, personnel soignant, étions regardés avec circonspection, envoyés par l’état et donc inféodés à lui. La première idée était de réunir les femmes et de leur donner la « bonne parole », tels des prêtres de la néo-religion sanitaire. Il me souvient alors que si, bien sûr, notre bût n’est pas de stériliser les femmes, cette pratique faisait partie, en Amérique du Sud, d’un arsenal visant à décimer les peuples autochtones, il y a seulement une centaine d’année. Distribution de couvertures de malades varioliques afin de contaminer les populations, stérilisations effectives (voir le vieux film : Le sang du condor), voire même au Brésil l’attache d’un homme à l’extrémité du fût d’un canon avant de tirer. Je sais c’est horrible mais dans le même temps deux Français n’avaient-ils pas été seulement condamnés à 5 ans de prison au Congo, pour avoir mis un bâton de dynamite dans le « fondement » d’un noir Africain avant d’en allumer la mèche.
Bien sûr, les temps ont changé et il n’est pas certain que des actes de ce type aient eu lieu en Guyane française, cependant que la méfiance peut perdurer.
Pour en revenir à notre affaire, j’ai tout de suite pensé qu’il ne servirait à rien de réunir les femmes pour les entretenir de ce sujet. A la limite on aurait mis la puce à l’oreille aux femmes qui n’étaient pas désinformées. Il fallait trouver autre chose. Mon idée première était de les faire se rencontrer puis en m’appuyant sur certaines femmes, que je savais écoutées, de transmettre un message dans lequel nous n’interviendrions pas. Pour cela il fallait un fil conducteur.
Tupoïs et bijouterie
Je me suis enquit des principaux intérêts des femmes. Il s’avère qu’elles aiment tisser des tupoïs, ces hamacs miniatures dans lesquels elles portent leurs enfants qui ont ainsi en permanence un accès au sein. Très coquettes, elles aiment aussi fabriquer de la bijouterie fantaisie, voire de la bijouterie d’apparat très sophistiquée à partir de perles de petite taille. Elles font bien pousser du coton d’abattis, qu’elles filent et qui est écru. Cependant elles aiment aussi tisser du coton coloré qu’elles achètent à Vila Brasil, en face de Camopi, au prix excessif de 7 euros les 500 mètres. J’ai donc pensé qu’en créant une association de femmes et en encourageant une centrale d’achats pour le coton et les perles, on pouvait commencer un projet. Mes amis du centre de santé et moi-même nous sommes cotisés pour acheter à Oiapoque, plus bas sur le fleuve, des bobines de coton de 1000 mètres à seulement 3,30 euros en quantité suffisante comme dotation de base.

Tupoï et bijouterie fantaisie

Tupoï et bijouterie fantaisie

Bijouterie

Bijouterie

Revendu aux femmes de l’association à 5 euros elles pourraient être intéressées et seraient obligées de se rencontrer. Le proviseur du collège avec lequel je m’entretenais de ce projet me promis alors d’obtenir un fond de base de perles par l’intermédiaire de clubs services (Lyons et Rotary) auquel il appartient. Pour ce faire il demandait l’écriture d’un projet auquel je me suis attelé.
Le projet
Une idée en amenant une autre, j’ai écrit un projet plus complet, les idées fusant les unes après les autres. Je choisi de mettre l’association comme pilier du projet afin de la renforcer et de faire perdurer les actions. Mes expériences passées m’autorisent à penser que pour faire bouger une société il faut s’appuyer sur les femmes et les enfants. Les hommes, éthologiquement et comme j’aime à le dire, ont une bite à la place du cerveau. Vous remarquerez que, n’ayant pas fait mon coming out, je ne m’exclue pas du lot.
Vous savez que Camopi était jusqu’à l’an passé une zone de réserve amérindienne, inaccessible sans autorisation préfectorale et c’est toujours le cas en amont de Camopi, sur la rivière Camopi et sur le fleuve Oyapock, comme pour se rendre à Trois Sauts par exemple. Il n’y a pas de piste d’atterrissage fonctionnelle et l’accès se fait toujours en pirogue, mais cela ne durera pas et les touristes vont finir par venir. A terme d’autres produits d’artisanat local pourront être vendus à ces mêmes touristes. Je pense en particulier au génipa, ce produit unique de tatouage temporaire, très esthétique, pour lequel nous faisons des essais de conservation. Il y a bien sûr l’artisanat classique, pagaies, tamis à manioc, kalimbés que portent les hommes qui pourraient à terme entrer dans les productions de l’association.
Pour autant, puisque je devais écrire un projet, je n’allais pas m’arrêter là. L’état dentaire de la population est désastreux et les dentistes ne viennent qu’une seule fois dix jours chaque année. La consommation de viande sans brossage de dents et peut-être l’absence de fluor naturel favorisent un état dentaire piteux. J’essaie donc auprès des partenaires potentiels d’obtenir, au moins pour les enfants, des brosses à dents et du dentifrice qui seraient distribués par l’association de femmes pour en renforcer la représentation.
Une jeune fille est venue me voir pour un certificat de sport et sa motivation était la peur du surpoids. Cette jeune fille qui avait eu accès à des programmes télévisés, était sensible à sa physionomie. Merci la télévision. Quelle aubaine ! Jusqu’à maintenant ce qu’il m’était permis de voir ne m’autorisait pas à penser que les femmes étaient attentives à leur physique en dehors des parures et maquillages, très élégants cependant que sur des corps déformés, peut-être en partie par une structure de base génétique, mais surtout par la consommation de cachiri et de bière et par des grossesses très précoces sur des corps non encore suffisamment développés. L’idée m’est donc venue d’introduire dans les activités de l’association l’accès à des cours de gymnastique. C’est l’occasion, pour des raisons esthétiques, de partager des savoirs et des pratiques sur le corps et d’aborder ainsi les méfaits la consommation d’alcool sur le corps et l’intérêt de différer l’âge de la première grossesse. Il faut se rappeler qu’en métropole lorsque la campagne publicitaire avait été lancée concernant l’activité physique, l’objectif premier en était de diminuer le risque des maladies cardio-vasculaires et du diabète. L’appropriation du concept par le public en a été différente. D’un seul coup il fallait être en forme et en formes. Pas grave, l’objectif premier était atteint et c’est l’appropriation de l’idée qui comptait plutôt que son mobile.
Réunion préliminaire des femmes en pré-projet

Réunion préliminaire des femmes en pré-projet


Lorsque je réunissais pour la première fois les femmes, elles se sont plaintes des violences intrafamiliales subies, obligation de coucher lorsqu’elles n’y étaient pas disposées afin de ne pas recevoir de coups et de violences parfois sexuelles sur les enfants. Là, et c’est une grande surprise pour moi, elles demandent d’intégrer au projet des cours de self défense, afin de se protéger de leurs conjoints trop entreprenants ou violents.
Romuald, enseignant et vivant depuis cinq ans ici, à qui je m’entretenais du projet, me proposait d’y inclure la construction d’un carbet refuge, clos, qui permettrait aux femmes de s’y installer pour une nuit avec leur progéniture, pour les protéger de leur conjoint violent, le temps que celui-ci s’apaise ou dessaoule. Les hommes sont généralement très gentils lorsqu’ils sont à jeun et ils ont besoin de leur conjointe autant qu’elle a besoin d’eux. J’intégrais l’idée au projet. Le personnel de santé accepte d’emblée d’être le gardien des clés, deux d’entre eux (un infirmier et un médecin) étant toujours d’astreinte.
Voilà, vous avez le projet en main. Il ne me reste qu’à trouver les appuis et les fonds. Un jour que je trouvais au bord du fleuve quelques personnes trempées jusqu’aux os comme de gros oiseaux mouillés, dépités, je leur offrais un café et quelques biscuits. Le sous-préfet était là, qui adhérait tout de suite au projet et entraînait avec lui la responsable de la jeunesse, des sports et de la condition sociale. Puis j’eus le soutien du premier président de la cour d’appel de justice, puis d’une femme mécène du groupe Casino, puis d’une association qui s’occupe en particulier des femmes et peut permettre une exportation de l’artisanat vers Cayenne et enfin, ce qui est cher à mon cœur l’approbation de l’équipe guyanaise de Médecins du Monde. Les participations au projet restent à définir, mais le soutien de l’idée est une première étape.
La grande difficulté est l’implication des femmes. Je sais, c’est par là que j’aurais dû commencer, mais ce n’est pas si simple. Dans une société qui me semble individualiste (ce n’est peut-être qu’une impression), et pour laquelle la République a toujours donné sans demander de participation réelle en retour, créer une dynamique n’est pas aisé. Je sens bien que les choses se font, moins vite que je l’espérais, certes, mais elles se font. L’association a pris pour nom Camopi Waĩwĩ ce qui veut dire : femmes de Camopi en teko et en wayãpi.
Femme de Camopi, portant le catouri (photo piquée à Christine)

Femme de Camopi, portant le catouri (photo piquée à Christine)

Panoramique des Trois Sauts, rien à voir avec l'article, mais elle est si belle cette photo.  (Photo piquée à Aurélie) m

Panoramique des Trois Sauts, rien à voir avec l’article, mais elle est si belle cette photo.Dommage que vous ne puissiez pas la voir en grand (Photo piquée à Aurélie)


5 commentaires à “Camopi Waĩwĩ”

  1. Alain

    super !
    ce projet semble passionnant !
    j’espère qu’il avancera comme tu le souhaites…
    bon courage

  2. joelle

    Très instructif. ..comme d habitude tu as des idées. .projet super!

  3. Gm974

    Les femmes sont en tous les cas souriantes et leurs bijoux sympathiques.
    Je te souhaite, leur souhaite, que ce projet aboutisse.
    Bisous

  4. Patrice

    Belle aventure

  5. Patrice

    Super belle aventure

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