23

décembre

Esprit de Noël

Arbre de Noël

 

Je n’ai pas écrit grand chose dans la rubrique « Sociétés amérindiennes ».

 

Car il faut bien le reconnaître, depuis mon arrivée ici, je n’ai pas vécu de très extraordinaires expériences sur le plan humain.

 

J’aurais pu raconter quoi ?

 

L’alcool omniprésent ? Les femmes sur les marches de l’épicerie, bébé qui tète dans un bras, bière dans l’autre main (le petit dort mieux…) ? Les querelles d’alcooliques qui sont à l’origine des 3/4 des sutures qu’on fait ?

 

La saleté du village, les sachets en plastique, les morceaux de verre, les canettes qui traînent ?

 

Les multiples arbres du village dont aucun fruit n’arrive à maturité, ravagés qu’ils sont par les gamins qui occupent leurs journées à faire tomber les fruits, encore verts, plutôt que de les laisser mûrir avec le risque qu’un autre s’en empare ?

 

Les enfants, adorables, mais toujours avec un sachet de chips ou d’autres cochonneries dans les mains ? Leurs dents pourries à peine sorties ?

 

L’impact désespérant de nos messages de santé publique ? Le public, restreint (et rabattu en dernière minute par notre secrétaire amérindienne), qui est venu assister à nos réunions d’information sur la contraception et la grossesse , alors qu’il s’agit de sujets essentiels ici ?

 

Le bruit ? Celui des chiens qui gueulent au milieu de la nuit ? Des poivrots qui vocifèrent ? Des « cachiris » (1) qui n’ont plus grand chose de traditionnel et qui se finissent au milieu de la nuit avec du rap ou de la techno à fond alors qu’aucun bâtiment n’est insonorisé ?

 

La queue devant la Poste chaque 6 du mois, quand les allocations ont été versées ? Comment elles sont souvent dépensées dès la première semaine à coup de malbouffe, de rhum et de bière ? Comment il est impossible, malgré nos demandes, de trouver un Amérindien pour vendre une partie de sa production ou de sa pêche et qu’il nous faut aller voir les Brésiliens qui, eux, n’ont que leur débrouille et leur travail pour assurer leur subsistance ?

 

Le malaise des ados avec lesquels le dialogue est presque impossible, qui parlent à voix basse en se cachant la bouche ? Leurs suicides : quatre ados qui se sont pendus à Camopi en 2013, pour un village de 1 500 habitants ?

 

Je n’avais pas vraiment envie de raconter tout ça car, malgré tout, c’est une population gentille, pacifique et souriante. Et une société qui est déjà suffisamment en souffrance pour qu’on n’ait pas besoin de la salir davantage.

 

Ces trois derniers jours, c’était la fête de Camopi.

 

Fête

 

J’ai vu les gamins de l’école faire leur traditionnel spectacle, ensemble, en faisant des efforts et en s’amusant.

 

J’ai vu des ados, les mêmes dont je n’arrive pas à tirer une phrase entière, prendre le micro et chanter un rap de leur composition. Chanter à fond dans leur langue, en teko ou en wayampi, sur des rythmes d’aujourd’hui. Et s’éclater.

 

J’ai vu leurs parents, parfois en kalimbé ou en kamisa (2) , danser avec eux ou, comme dans tous les villages de France, rester assis en retrait et simplement regarder leurs jeunes s’amuser.

 

J’ai vu Lucien Panapuy, alias Teko Makan, la star locale (3) , monter sur la scène et, débordant d’énergie, allumer la foule, métropolitains et créoles compris, en chantant son « tube » No suicide.

 

J’ai vu quelques bières sortir, mais pas de trop. Et personne ne m’a appelé pour une arcade à recoudre.

 

J’ai même vu une famille monter un stand pour vendre des petits plats et arrondir leur fin de mois.

 

Alors oui, j’ai grommelé quand, trois soirs de suite, les baffles ont craché les décibels jusqu’à l’aube, à 50 mètres de mon carbet.

 

Mais, malgré ça, j’ai été heureux de ces moments et d’avoir eu une vision différente de ces gens. Je me suis dit que tout n’est pas complètement pourri et qu’il y a, peut-être quand même, un peu, des raisons d’espérer.

 

C’est Noël !

 

 

***

 

(1) Le cachiri est une boisson fermentée généralement faite à partir de manioc (ou, parfois, d’igname, de patate douce, de wasaÏ, etc.). Les Amérindiens le consomment quotidiennement et souvent en grande quantité. Son degré d’alcool est traditionnellement faible. C’est peut-être ce qui explique en partie certains problèmes quand on remplace cette boisson par de la bière ou du rhum, sans adapter les quantités !
C’est également cette boisson qui est au coeur de la convivialité amérindienne : franchissez le seuil d’une maison et on vous en offrira une calebasse. De même, chacun à son tour organise « un cachiri » en invitant ses amis et connaissances chez lui pour faire la fête autour de cette boisson.

 

(2) Le kalimbé est le pagne traditionnel des hommes, teinté en rouge. Il est encore régulièrement porté à Camopi (avec, souvent, un tee-shirt occidental) par les hommes adultes mais il est abandonné par les jeunes générations.
La kamisa est son pendant féminin : un pagne de tissu imprimé noué autour de la taille. Là aussi, les jeunes générations glissent progressivement vers les jupes ou les pantalons.

 

(3) En arrivant ici, on m’avait parlé d’un « Lucien » qui avait fait une chanson « contre le suicide des jeunes ». Présomptueusement, j’avais imaginé une petite chanson de rien, un peu kitsch et naïve. En fait, sous le nom de Teko Makan, Lucien a créé et chanté plusieurs chansons qui tournent en boucle dans le village et qui commencent à se faire connaître en Guyane. A vrai dire, je me dis que ses chansons n’ont rien à envier à d’autres tubes de variété internationale et, si pour le moment il se contente de gentiment distribuer ses chansons à qui a une clé USB et le lui demande, je ne serais pas étonné qu’on entende parler de lui à l’avenir.
Vous pouvez écouter ici sa chanson « No suicide », chantée essentiellement en teko, avec des passages en wayampi, créole et brésilien.
En l’écoutant, n’oubliez pas qu’il s’agit de langues régionales de France. 🙂

 

 


7 commentaires à “Esprit de Noël”

  1. Veronique

    comment commenter? le ressenti n’a pas de mot – l’émotion non plus. Biz

  2. docteursachs

    Quel courage de supporter tout ça.
    J’ai une amie qui a fait 6 mois au Burkina, quand je suis allé la voir en touriste, ça a été les 8 jours les plus longs de mon existence, jusqu’à reprendre l’avion vers le confort et la sécurité de ma campagne.

    Je ne doute pas que tu sauras retirer le meilleur de cette expérience de vie pour la suite de tes aventures.
    Amitiés.

  3. Alex

    Bonjour,

    Je tombe sur votre site et je trouve toute votre première partie de texte bien effarante…

    Non pas pour ce que vous décrivez mais pour le rôle que vous vous donnez dans tout cela et le ton si condescendant et paternaliste que vous utilisez.
    Pour venir également de la « Métropole » comme on dit, et pour avoir voyagé un peu de par le monde, je trouve tout cela bien surprenant…

    Vous parlez de dialogue impossible mais il faut être deux pour communiquer : vous nous avez parlé de ce que « l’autre » ne savait pas faire ou qu’il faisait « mal » mais qu’en est-il de votre propre introspection ?
    Qu’avez VOUS fait pour rendre ce dialogue possible ?
    Oui je suis sûre que vous avez essayé mais peut-être qu’au final nous devons également admettre que nous sommes nous-mêmes déficients en matière de communication.
    Car ce n’est pas tant que ces personnes ne communiquent pas mais (comme leur mode de communication nous paraît si étrange, si différent, si éloigné du nôtre) nous en concluons qu’ils ont de sérieux handicaps sur la question ?

    Alors sans doute que ces mêmes personnes doivent nous trouver très handicapés en matière de communication avec nos habitudes de parler fort et vite et d’imposer et de juger…

    Nous sommes cependant d’accord sur votre conclusion « finalement tout le monde danse et s’exprime », et ce n’est pas tant qu’à Noël ils ont changé, mais qu’à Noël VOUS avez pris conscience de quelque chose….

    Bon retour de par chez vous,
    Alex

  4. doume

    Chouette chanson.

  5. Fred Dettwiler

    Merci!!! C’est criant de vérité… Je ne suis pas allée à la fête de Noël… mais je partage votre point de vue. Si ça vous intéresse, en 2014, j’avais écrit quelques micro-fictions à partir de mes photos… En voici 2 au sujet de Camopi: -A LA LIMTE: https://onvapasenfaireunehistoire.wordpress.com/2015/02/28/a-la-limite/
    -LA VRAIE NATURE DU POUVOIR: https://onvapasenfaireunehistoire.wordpress.com/2014/12/14/la-vraie-nature-du-pouvoir/
    JOYEUSES PAQUES!

  6. Oyadoc

    Merci pour le commentaire et les liens vers vos histoires. Même époque, mêmes expériences.

  7. elisabeth jacquet

    J’ai vécu deux ans à St Georges de 1999 à 2001 et pas mal voyagé sur le fleuve, de St Georges à Trois Sauts. Ce dont vous témoignez je l’ai aussi éprouvé il y a 15 ans, si ce n’est qu’alors il n’y avait pas de poste à Camopi et que tous les indiens venaient une fois par mois à St Georges. Bravo pour votre site !

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