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juin

Expédition à Trois-Sauts: deuxième partie

Eléctions
Branle-bas de combat à la mairie de Trois-Sauts située à Zidoc, ce samedi matin. Nous somme le jour des Elections Européennes. La conseillère municipale arbore une magnifique écharpe bleue, blanche et rouge sur sa Kamisa et son soutien-gorge dentelle rose et blanc. L’ensemble est seyant.

Madame l'adjointe

Madame l’adjointe

Elle est très gracieuse mais aussi consciencieuse et compétente. Elle fait remarquer que sur les dix-neuf listes prévues, seuls les bulletins de treize listes sont disponibles dont trois listes pour lesquelles elle n’a qu’entre trois et six bulletins. Il semble que ce soit aux candidats de fournir les bulletins mais quelle que soit la raison de l’absence de ces bulletins il est nécessaire d’en faire venir de toute urgence par hélicoptère. La journée voit ensuite défiler par groupes, du village Zidoc et du village Roger, les votants. Il est un peu surréaliste de voir des femmes en kamisa, seins nus, portant leur bébé sur la hanche dans le tupoï, se rendre au bureau de vote. Choc de civilisations qui s’apprivoisent peut-être.
Femmes au bureau de vote

Femmes au bureau de vote

J’ai assez l’impression qu’il s’agit là, pour la population, de l’appropriation d’un rite de blancs aux vertus magiques. Il ne faut pas décevoir les blancs, s’ils sont contents, ils donnent la C.A.F. alors on peut bien faire ce qu’ils demandent.
Je ne sais pas si les femmes ont choisi leur belle kamisa pour venir voter comme à La Réunion on met la belle robe pour aller à l’église. Elles sentent bon ces femmes, leurs cheveux embaument d’une odeur délicate sans que l’on puisse savoir quelle huile elles utilisent. On a bien demandé mais on ne sait pas, elles ont éludé la question, secret de femmes. Les hommes, eux, sont en kalimbé rouge. Comme le kalimbé est toujours rouge il est difficile de savoir s’il y en a un du dimanche. D’ailleurs que peut vouloir dire dimanche ? Les tâches quotidiennes sont justement quotidiennes or le dimanche est chrétien et personne ici ne manifeste de signe religieux. Il n’y a même pas d’église à Camopi. Seuls quelques groupes de créoles endimanchés (jupes et chaussettes) y viennent parfois recruter des Témoins de Jehova, sans grand succès me semble-t-il. Au Brésil, en face, c’est tout le contraire, mais cela concerne les brésiliens et non la population amérindienne. A Roger Il y a une très jeune fille qui porte un chapelet en plastique bleu, en guise de collier, mais c’est uniquement pour l’esthétique et sans y prêter d’importance encore que le vernis à ongles soit en accord.
Jeune fille au collier

Jeune fille au collier

Ce ne sont plus là des « Je vous salue Marie » mais de simples perles. Certains hommes portent un peigne fiché dans les cheveux toujours noirs. Les cheveux sont donc objet d’une attention particulière. La chevelure des Amérindiens ne blanchit pas avec l’âge ou rarement et Ils ont une réelle allure, leur peau cuivrée sans pilosité souligne une musculature impressionnante, qu’on retrouve chez les femmes autant que chez les hommes, tant que la consommation de cachiri ne déforme pas le ventre. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce ventre n’enlève pas la puissance de leurs jambes, de leurs bras et les voir soulever un moteur de bateau est surprenant.
Pêche à l'épervier au pied d'un saut

Pêche à l’épervier au pied d’un saut


Le vote se poursuit donc, dans le calme. Tous, ou presque, vont voter pour la même liste (177 votants sur 179). Les mobiles de ce choix me sont inconnus et je ne sais qui a donné la consigne. Il m’est bien difficile de savoir ce que comprennent ces gens des enjeux d’une élection européenne. Sans information, quasiment sans communication tout simplement avec le reste du monde, ils savent pour qui voter lors d’élections dont ils ignorent les possibles effets. Finalement ça me rassure que des gens soient aussi sûrs de leur choix bien que cette assurance, en général et ici en particulier, de connaître le meilleur candidat, reste pour moi une énigme. Le capitaine* du hameau confie à Jean-Louis « Je suis très déçu de la politique de François Hollande ! » avec une intonation triste et dépitée. Qu’en sait-il de la politique de François Hollande ? Qui lui en a parlé ? Qu’a-t-on pu lui dire ? Quelle représentation a-t-il de la métropole, de l’Europe, des enjeux internationaux ? Qu’y a-t’ il de différent pour sa vie depuis que François Hollande est président ? Je n’en ai aucune idée. Il n’y a pas d’effusion à la lecture des résultats. On dit de voter, on vote. Point.
Lorsque j’étais au Maroc, Hassan II avait organisé un référendum. J’avais été réquisitionné pour assurer la sécurité médicale du bureau de Tleta-Hanchène. Des camions réquisitionnés, tout comme moi, apportaient depuis des hameaux situés jusqu’à trente kilomètres tous les habitants en âge de voter. Il y avait pour ce référendum deux types de bulletins : les blancs « naam » pour le oui et les bleus « la » pour le non ! Chaque votant recevait un bulletin blanc et un bulletin bleu. Il ne pouvait en prendre qu’un de chaque couleur. Il se rendait dans un isoloir réglementaire. Après avoir voté, s’il voulait profiter du camion pour le voyage retour vers son village, il devait présenter le bulletin bleu en guise de ticket. S’il ne l’avait plus, il devait retourner chez lui, toujours à trente kilomètres (il n’y a pas de raison que la distance ait diminué), mais à pieds, sous un soleil de plomb ! Seuls les militaires, pour ce vote, avaient reçu uniquement des bulletins blancs, ils n’avaient pas d’isoloir et glissaient, à la queue leu leu, leur bulletin « oui » dans l’urne à l’appel de leur nom. Le résultat du référendum avait été spectaculaire, quatre-vingt-dix-sept pour cent de votes favorables à la demande du roi.
Ce qui est surprenant pour un « étranger » qui visite aussi bien Zidoc que Roger ou Camopi, c’est l’absence de marché. Il n’y a pas de marché parce que l’argent n’a pas cours et que tout se troque. Les familles cultivent, chassent ou cueillent pour elles-mêmes. Le médecin sur place doit troquer pour avoir un peu de viande, du poisson ou quelques fruits cueillis bien souvent avant que d’être mûrs. Qu’ont-ils à échanger ? Des cartouches et surtout du cassoulet ! Le cassoulet ici c’est le sésame. Contre du cassoulet vous pouvez quasiment tout obtenir. C’est étonnant. Les saucisses aux lentilles, oui je veux bien, les raviolis, oui mais bon c’est plus difficile à négocier. Le cassoulet c’est grand, lorsque vous en parlez les yeux s’arrondissent. Cependant les familles ont peu à échanger. Ici plus encore qu’à Camopi, il semble que ce ne soit pas facile de pêcher voir de chasser. J’ai vu une famille pêcher et faire griller les mêmes yayas que ceux que je pêche. Ce sont de petits poissons très fins mais il en faut beaucoup pour valoir un pakou. Claude réussit malgré tout à troquer pour nous du pakou et de l’aïmara fumés (l’aïmara, gros poisson pouvant mesurer presque un mètre se pêche à la trappe les nuits sans lune) ainsi que de la viande fumée, du pak. Je ne sais pas ce que c’est, la patte ressemble à celle d’un gros cochon d’Inde. Tout cela est très bon. Le boucanage est le seul moyen de conservation ici. Le médecin et l’infirmier nous racontent qu’on leur apporte principalement les abats à troquer, foie et cœur des animaux. J’ai lu chez Lévi-Strauss ou Grenant, je ne sais plus, que consommer les abats rend peureux. J’ai aussi vu une petite fille pêcher avec des morceaux de cœur de perroquet. Les tabous alimentaires perdurent. A Camopi, un de nos patients a été mordu par un grand serpent rouge d’environ un mètre soixante-dix. Un ami du blessé avait tué le serpent et sur notre demande, pour l’identification, nous l’avait porté. Ce n’était pas un serpent dangereux. Nous le savions car avant que de le voir, les tests de coagulation faits sur le patient étaient rassurants, pour moi il devait être de la famille de la couleuvre, mais il était bien gras. Je me proposais de le manger après l’avoir dépecé. Puis, j’appris que les amérindiens ne mangeaient pas les serpents, Il s’agit d’un pacte entre eux et l’esprit des serpents. Un pacte de non-agression. Ils ne voyaient pas d’objection à ce que je mange ce serpent puisque je ne suis pas amérindien. Je n’ai cependant pas souhaité transgresser un de leurs interdits sur leur territoire et n’ai pas mangé le serpent. Il a fini dans la Rivière camopi et est aller alimenter un aïmara ou quelques piranhas.
Le serpent rouge

Le serpent rouge

Pour vivre à trois-sauts il faut donc arriver avec une cargaison de boites de cassoulet. Éric, l’infirmier propose contre un morceau de crocodile, une boite de raviolis, moins prisée et cela se lit sur la moue de l’Amérindien. L’ajout de quatre cartouches lui redonne le sourire et le soir nous dégustons le fameux crocodile.
Pour rejoindre le deuxième hameau, Roger, il y a la pirogue ou une marche d’environ vingt minutes par un chemin actuellement inondé. Bien inondé puisque nous avons parfois de l’eau jusqu’aux aisselles.Je regrette bien sûr de ne pas voir d’anaconda. Ce deuxième village me semble plus agréable encore, et peut-être les gens plus accueillants. Est-ce la disposition des carbets ? L’absence de structure officielle, école ou mairie ? La mentalité des gens du village ? Les habitants sont souriants. Nous nous arrêtons bien sûr faire cachiri.
Au cahiri

Au cahiri

Ce dernier nous est servi par les femmes dans des demi-calebasses, les cwis, dont l’intérieur est teinté de noir à l’aide de génipa. Le cachiri généralement blanchâtre a été ici additionné de parepou, fruit d’un palmier qui est très bon lorsqu’il est bouilli et dont le jus gras donne au cachiri un aspect de bouillon de poule aux auréoles huileuses surnageant à la surface. Le cachiri, ce n’est ni bon ni mauvais, c’est du cachiri. Je vous défie de comparer le goût à une autre boisson. Le cachiri c’est unique bien que différent à chaque fois. Le problème est qu’on ne doit pas refuser sous peine de vexer. Il y a quelques siècles, on aurait pu déclencher une guerre, entre deux villages voisins, pour un refus. Le deuxième problème c’est que les femmes sont généreuses et finir un cwi d’un demi-litre de cachiri est parfois difficile. Personnellement je trouve qu’avec le parepou c’est meilleur, ça se boit. Pour certains, les « yeux » jaune orange surnageant sont rebutants.
Les femmes accomplissent ici un rude travail. Elles récoltent le manioc, en dégagent les racines, le transportent sur le dos dans un catouri, une hotte ouverte en feuilles de palmier tressées pouvant contenir environ trente kilos de racines. Aujourd’hui certaines femmes, sous les carbets préparent le cassave. Elles râpent le manioc sur des ustensiles anciennement en bois piqué d’épines et actuellement sur une tôle percée par des clous qui en déchirent le fer sur une des faces. Elles lavent ce manioc dans une auge et l’essorent dans des couleuvres tressées, puis le font cuire en de grandes crêpes blanches de quatre-vingts centimètres de diamètre environ et d’un centimètre d’épaisseur, sur une platine de métal au-dessus un feu alimenté du bois qu’elles ont apporté de la forêt. Elles étalent le manioc avec une sorte d’éventail, le tapekwa en fibres végétales tressées, qui sert autant à répartir le manioc qu’à éventer le feu. Ce cassave peut être facilement plié et transporté en expédition lorsque les hommes vont chasser ou pêcher. Juste préparé c’est bon et un peu comme une galette de riz que l’on trouve dans nos supermarchés. Plus vieux, ramolli par l’humidité c’est un peu plus élastique.
Wayapi préparant le cassave sur la platine. elle utilise le tapekwa pour étaler le manioc déjà lavé et pressé dans la couleuvre à sa gauche.

Wayapi préparant le cassave sur la platine. elle utilise le tapekwa pour étaler le manioc déjà lavé et pressé dans la couleuvre à sa gauche.

Les enfants participent très tôt aux travaux quotidiens. Les filles râpent le manioc, écaillent le poisson dès quatre ans avec des couteaux plus grands qu’elles. On crierait au scandale chez nous.
Petite fille nettoyant un poisson

Petite fille nettoyant un poisson

Cependant qu’on ne s’y trompe pas, ces mêmes enfants savent jouer, se jeter très tôt dans les remous des sauts qui m’effraient un peu et à cette saison on les voit souvent avec des poignées de pois sucrés qu’ils dégustent en riant.
jeune fille mangeant un pois sucré

jeune fille mangeant un pois sucré

petite fille jouant avec son frère

petite fille jouant avec son frère


Jean-Louis, lors d’un cachiri, se voit proposer, par le capitaine du village, Christina, veuve d’une trentaine d’années. Une veuve et sa progéniture sont en effet un poids pour la communauté. Sans homme pour chasser ou pêcher, la communauté doit subvenir à leurs besoins et ce n’est pas aisé à Trois-Sauts où les richesses halieutiques et faunistiques sont malgré tout limitées. Bien sûr, cette femme doit toucher des allocations, mais manger des billets de banque ne nourrit pas.
Notre retour le lundi se fait sans encombre. Le temps est beau, les arbres défilent, les rapides sont franchis prestement. Un arrêt au carbet mi-temps me permet de ramasser quelques citrons « galets » et je me restaure d’une boite de l’armée que m’offrent mes amis gendarmes. Je n’ai plus rien à manger depuis le début du voyage, ayant tout abandonné à mes collègues. Comme il fait beau quelques morpho au bleu intense, un ibis blanc au vol heurté, un couple de aras criards nous accompagnent quelques secondes.
*Capitaine : Titre donné dans le passé par les Français au représentant du village. Il n’est capitaine de rien. Chez ce peuple, à l’origine nomade, si le capitaine prend une décision contestée, il est abandonné et les mécontents partent plus loin fonder un autre village ou rejoindre un autre groupe. Pour le chaman c’est pareil, s’il tombe malade lui-même, c’est qu’il n’a pas su se protéger des mauvais esprits, il ne sert plus à rien et perd toute crédibilité. Quelle grande sagesse que celle des amérindiens.


3 commentaires à “Expédition à Trois-Sauts: deuxième partie”

  1. Alain

    ouh ! t’es pas épais !content de pouvoir suivre tes aventures

  2. Gigi

    En lisant le paragraphe sur la belle adjointe, j’ai repensé au dessin de Sempé qui illustrait la page de garde du mémoire d’anthropo d’Arnaud: On voyait dans une grande case avec des hamacs un couple qui aurait pu être amérindiens, en pagne et langoutis (lâguti?) face à un chercheur microphone et magnéto en bandoulière avec un interprète à ses côtés.
    L’interprète dit: »Kounta dit que les anthropologues lui posent toujours la même question, il a connu Maya, en l’invitant à danser lorsqu’au bal du village l’orchestre à attaqué Stranger in the night! »

  3. Fred et Caroline

    Bonjour Philippe
    bravo pour ce reportage et ces images . Je pense que tu as un peu maigri mais je suis sur que tu es en pleine forme .
    Le plus sur est de te procurer des rations de l’armée quand tu part en brousse et des « cadeaux » comme le cassoulet pour des échanges . La nature est généreuse mais visiblement à des limites même dans ces endroits reculés.
    A ton retour je sens qu’il va y avoir des kabars passionnants.
    on pense bien a toi et on t’embrasse Fred Caroline
    As tu besoin de qq chose ?

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