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juin

Expédition à Trois Sauts : première partie

Alors que je m’entretenais avec lui de ma « réclusion » à Camopi, Claude, le chef de la gendarmerie, me proposait de l’accompagner pour quatre jours, lors d’une expédition à Trois-Sauts, dernier village en amont sur le fleuve Oyapock (donc plus bas sur la carte à l’angle inférieur de la Guyane). Si Camopi était jusqu’à l’an passé une zone accessible uniquement sur autorisation préfectorale, cette situation s’applique toujours en amont de Camopi. Mon statut de médecin de Camopi me permettait donc d’aller jusqu’ à Trois-Sauts pour raisons professionnelles. Ayant obtenu l’autorisation de ma hiérarchie j’acceptais l’invitation. Claude se rendait à Trois-Sauts pour quelques auditions et en raison des élections européennes qui avaient lieu le samedi (afin que les résultats soient remis en temps et en heure à Paris). Nous sommes partis, Jean-Louis, Jean-Pierre (tous deux gradés de la gendarmerie), Claude, Gaston, Amérindien représentant de la municipalité de Camopi dont Trois-sauts est un village, et Paulin, amérindien lui aussi, le piroguier. La pirogue emportait environ 200 litres d’essence nécessaires à l’aller-retour soit environ 360 kilomètres. Je ne sais pas si nous avons été rattrapés par la pluie ou si nous sommes allés à sa rencontre. Toujours est-il qu’elle était là, bien présente. Elle fouettait nos capes. Gaston, la cinquantaine bien sonnée était à la proue, imperturbable, la pagaie sur les genoux, scrutant les eaux à la recherche d’un bois flottant, d’un rocher. Impassible face à la pluie qui, comme pour nous, lui cinglait le visage, trempé jusqu’aux os, qu’il a pourtant profonds. Paulin, à l’arrière, pilotait debout, la visière de sa casquette comme seul et maigre rempart à la gifle infligée par l’eau. En plus d’être construits tout en muscles puissants, les Amérindiens sont, par les nécessités de la chasse en forêt, de la pêche, de la coupe d’arbres sur les abatis, très résistants physiquement. Ce sont aussi de vaillants piroguiers. Non seulement ils connaissent la rivière, savent l’appréhender malgré les crues qui en modifient les formes, les contours mais la fatigue ne semble jamais les atteindre alors qu’elle nous envahit. Lorsque l’on est sur une pirogue les manœuvres semblent assez simples cependant qu’il n’en est rien. Arrivé sur un saut, le piroguier choisit le passage, invisible à nos yeux mais pourtant sélectionné avec précision. Le moteur ralentit, la pirogue courant sur son élan puis redémarre à fonds dans des remous bouillonnants avec cette impression que l’hélice ne brasse que les bulles et ne permettra pas de franchir l’obstacle que l’on passe pourtant avant que le moteur ne reprenne son rythme lancinant. A piloter nous-même la pirogue nous ne ferions pas cinq cents mètres avant de chavirer. Nous, les passagers, ne faisons rien d’autre que regarder les frondaisons des arbres marquant la berge, nous nous assoupissons mollement sous notre cape de pluie dans laquelle l’eau s’insinue. Nous scrutons les hautes futaies, mais ne voyons rien que ce camaïeux de verts virant parfois au bleu sombre des sous-bois, parfois rehaussés du rouge des fleurs de cacaoyer ou d’un vert plus tendre encore d’une touffe de palmiers les plus finement ciselés qu’il m’ait été donné de voir.
Si par hasard, il y a un paresseux, ou un singe sur une branche, vous ne le verrez que si Gaston ou Paulin vous le dit. Comment font-ils, les yeux rivés sur le fleuve pour voir ainsi des animaux, sous la pluie ? J’ai le souvenir qu’alors étudiant, intéressé par la vie et la triste extermination des Indiens d’Amérique du nord, j’avais lu dans Bury my heart at wounded knee qu’un des chefs indien s’appelait « Oeil dans le dos » (ou bien était-ce dans un épisode de Blueberry). C’est bien de cela qu’il s’agit. Les Amérindiens de Guyane ont des yeux partout. S’ils n’en ont que deux, ce qui semble logique « à première vue », les leurs sont plus perçants. La pirogue filait vite. Il nous a fallu environ deux heures pour arriver au « carbet mi-temps ». On le nomme ainsi car c’est un lieu de repos à mi-chemin de Trois-Sauts. En saison sèche il faut parfois jusqu’à vingt heures de pirogue donc deux jours pleins pour joindre Trois-Sauts. A chaque rapide on doit alors décharger la pirogue, la pousser en amont du saut, les jambes s’enfonçant entre deux rochers glissants de végétation trompeuse puis recharger la pirogue après le passage du rapide jusqu’au prochain saut. La crue actuelle nous épargne fatigue et temps de transport. Ce carbet d’une douzaine de mètres sur six environ est fait de pieux de bois qui soutiennent une charpente chevillée couverte d’un toit de tôles. A son extrémité nord-ouest, un citronnier a semé ses fruits. Certains d’entre eux déjà trop murs imprègnent l’endroit d’une odeur de tarte meringuée. De l’écrire me donne « l’eau à la bouche ».
Nous avons donc repris le fleuve, comme on reprend la route, après un repas frugal cependant qu’arrosé d’un petit punch. Benoît, l’infirmier m’avait préparé ce qu’il appelle un kit de survie : une bouteille de cachaça, le rhum brésilien, du sucre, un citron vert, la petite cuiller pour l’écraser et des préservatifs dont la présence dans ce kit et pour notre destination est, vous l’imaginez, surréaliste. Ce type d’humour, puéril je le reconnais, est bien réconfortant dans l’espace clos que constitue le village enclavé qu’est Camopi. Cela me rappelle l’humour d’hôpital où, aussi bien pour les patients en long séjour que pour le personnel soignant, les petites plaisanteries prennent une place qu’elles n’auraient pas sortie de ce contexte précis.
La pluie nous accompagne à nouveau cependant que moins prégnante. Avec l’après midi des éclaircies se font jour. Peu avant Trois-Sauts nous nous arrêtons donc à Yawapa, dont je parlais précédemment.
J’écrivais que Sophie, l’institutrice y était triste de l’incompréhension par sa hiérarchie de ses difficultés tant matérielles (c’est elle qui achète les fournitures scolaires) que professionnelles (programmes inadaptés*, etc.). Elle souhaite quitter Yawapa et aller enseigner en métropole. Pourquoi pas dans les Yvelines. Mais imagine-t-elle les Yvelines ? Mantes La Jolie, Les Mureaux et bien que je ne veuille en aucun cas stigmatiser ces cités, ce n’est pas Yawapa. J’imagine que même en obtenant un poste sur La Baie des Anges le choc serait terrible et l’adaptation pénible après un si long séjour en forêt. J’ai le souvenir qu’à mon retour du Maroc, il y a plus de trente ans, après un an et demi sur place, j’étais assez désappointé. Je revenais, du soleil plein les yeux. J’avais en tête les chameaux, les espaces quasi désertiques où le vent seul est audible, espace trop lumineux sous un astre violent où apparaît une silhouette vibrante qu’on regarde approcher et qu’on identifie enfin, homme encapuchonné sur sa mule dont les contours se précisent à mesure qu’il avance. Le souvenir aussi des champs de crocus violets au printemps, l’envol des tourterelles à l’approche de ma 2 CV alors qu’elles se chauffaient sur l’asphalte, le soir sur cette route bordée de mimosas en fleurs dans les dunes surplombant Essaouira, le gout du thé à la menthe sur les lèvres, la gentillesse des Marocains, les amitiés liées enfin. J’avais aussi l’âme lourde de l’absence de moyens pour travailler, de ce chloramphénicol, antibiotique qu’on ne prescrivait plus en France depuis longtemps en raison de ses redoutables effets secondaires et qui était à peu de choses près, le seul antibiotique à ma disposition, l’épidémie de typhoïde, la mort d’enfants qui avaient par erreur consommé de faux chardons à glue et celle de Milouda, huit ans, enragée à la suite de la morsure d’un âne.
De retour en France, avec à la fois ce poids et cette légèreté, les bagages à peine posés à terre la question fusait. « Et qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? ». Je l’ai entendu comme « bon, tu as bien joué, reviens à la vraie vie ». Il y a dans ce que je ressens de la mentalité en France et sans vouloir blesser personne, quelque chose de l’ordre de la nécessité d’une « gravité » de la vie. Un je ne sais quoi de moral, forcément pénible, qui seul est méritoire. Une punition nécessaire, une expiation. D’où cela vient-il ? Je n’ai pas la culture nécessaire pour répondre à cette question mais je le vis cependant comme un poids douloureux. Dites-moi pourquoi les informations sont toujours lourdes, négatives et pourquoi on se complait à les écouter, à vouloir savoir.
A mon arrivée ici, pour ces six mois, j’ai décidé de me passer de radio. Je refuse que l’on me donne des nouvelles lues sur Internet concernant la politique, les élections, les soubresauts d’un monde sur lesquels je ne pourrais que m’apitoyer, sans qu’une quelconque action de ma part puisse en modifier le cours. J’ai demandé à mes amis, ici, de respecter mon choix et de ne me donner aucune nouvelle « d’importance ». Quitte à être coupé du monde autant s’en libérer plus encore. La seule nouvelle que j’ai donc reçue est la découverte de la Santa Maria, la caravelle de Christophe Colomb, près d’Haïti. Voilà une nouvelle de valeur.
Sophie partira donc pour les Yvelines, ou ailleurs et nous la quittons pour encore une vingtaine de minutes de pirogue et afin d’arriver à Zidoc, le premier hameau de Trois-sauts, sur la rive droite, en montant de l’Oyapock. Sur la rive gauche, brésilienne, pas âme qui vive depuis Camopi, 180 kilomètres en aval. La lumière a déjà baissé. Nous prenons nos quartiers et je porte au médecin et à l’infirmier qui vivent là, les légumes que j’avais acheté pour moi à Oiapoque, du pain aussi et quelques denrées alimentaires afin de ne pas entamer leurs maigres provisions si difficilement obtenues et acheminées.
Près du dégrad un drapeau français sur un lampadaire à énergie solaire, quelques carbets dispersés dont un assez vaste, sur pilotis laisse en sous-sol un espace de terre battue où se tient un cachiri.

Sous le carbet

Sous le carbet

Pas de vociférations ici. Les femmes, torses nus sont d’un côté avec les enfants qui mangent des pois à sucre, de l’autre côté les hommes en kalimbé, quelques-uns d’entre eux portent un peigne fiché dans les cheveux. Les femmes servent régulièrement les hommes en cachiri.Le coin des femmes au "cachiri"
Sous le carbet, homme au cachiri, cigarettes locales fabriquées par eux-même, tabac enroulé d'une écorce végétale tenue par des liens eux aussi végétaux très fins

Sous le carbet, homme lors d’un cachiri, cigarettes locales fabriquées par eux-même, tabac enroulé d’une écorce végétale tenue par des liens eux aussi végétaux très fins

Il n’y a pas encore l’électricité qui n’arrivera que dans une demi-heure et pour quelques heures seulement. Tout est calme, pas de musique, pas de bruit de pirogue. Les gens boivent leur cachiri en silence. Les femmes sont beaucoup moins « fortes » qu’à Camopi. La vie semble plus dure ici.
*Alors que je demande à Bastien, enseignant à Camopi, quel est le programme d’Histoire, il me répond « Les programmes sont les mêmes qu’en métropole, le Moyen Age, le Siècle des Lumières. Comment puis-je parler ici du Siècle des Lumières. Quel sens cela peut-il avoir ? Alors j’insiste sur le moyen Age, les châteaux, les donjons, pont-levis, douves et mâchicoulis. Ça, ça les intéresse. La stratégie de défense, d’attaque, les techniques ». C’est un peu aussi l’histoire des guerres wayampis alors qu’il fallait défendre le village, en attaquer un autre, même si les moyens étaient différents.
Nouvelle digression : quelle déraison, quelle mascarade que cette Histoire de France tronquée, remaniée à escient, que l’on nous a assénée, sans jamais nous dire que notre « Grand » Charlemagne ne parlait pas français mais allemand, que si on nous a bien parlé de la Berezina, avec un dessin montrant une armée exténuée repliant sous la neige, on a omis de nous dire, comme je l’ai lu très récemment dans Un désir d’Orient d’Edmonde Charles-Roux, que les troupes russes avaient alors poursuivi Napoléon jusqu’en France et défilé dans Paris.


3 commentaires à “Expédition à Trois Sauts : première partie”

  1. alida

    J’aime beaucoup tes récits Philippe, poétique parfois teinté d’une couleur nostalgique ou je ressens aussi un grand respect et compréhension douce et douloureuse pour ce peuple que tu rencontre. et ton âme a toi ?

  2. Gigi

    Ah! les mythes fondateurs!! Que serions nous sans Napoléeon? Serions moins arrogants? Je n’avais bien compris lorsque tu me disais que de lire « génait » ton écriture. Je comprends mieux: tu as une écriture de l’oralité.
    Je vais donc être paradoxal, mais il faut lire Le tiers instruit de Michel Serres, qui explique bien comment nous devons utiliser ce troisième tiers qui est en nous et qui ne sort jamais si on n’utilise pas les deux premiers : l’apprentissage et l’expérience. Le troisième nous permet de comprendre ce que les deux premeiurs ne peuvent nous apporter: la sensibilité et l’écoute de nos resentis

  3. Hélène, Simon, Joséphine et Gabriel

    Hello Philippe, votre remplaçante m’a gentillement transmis le nom de ce blog car je lui demandais de vos nouvelles aujourd’hui. Je viens de lire tous ces articles, des fois durs, d’autres fois attendrissant, d’autre fois encore très drôles mais surtout intéressant et très dépaysant! Votre aventure à l’air tellement incroyable!!!
    A chaque fois que je monte au cabinet Gabriel me demande toujours si vous êtes la… tout ça pour vous dire, que nous pensons souvent à vous et a votre mission a l’autre bout du monde! On est ravis de pouvoir vous lire et de ce partage avec ces récits ! On vous embrasse très fort et on vous dis a bientôt autour d’un bon café et d’une tarte au citron meringuée maison! Bises.

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