5

octobre

Jean-Marc veut savoir

Le trajet

 

Dans les sites isolés de Guyane, la règle c’est que les femmes enceintes sont évacuées vers Cayenne à la fin de leur 36e semaine de grossesse afin d’accoucher en milieu hospitalier.

 

Bien sûr, il y a les prématurés et celles qui ne viennent pas au rendez-vous parce qu’elles n’ont aucune envie de partir à Cayenne et qu’elles préfèrent courir le risque d’accoucher ici.

 

C’est le choix qu’avait fait la femme de Jean-Marc pour les 7 premiers. Pour le huitième, elle s’est laissée convaincre et a pris la pirogue de l’hôpital il y a deux semaines.

 

Hier, Jean-Marc est venu pour utiliser notre téléphone satellite et prendre des nouvelles de sa femme.

 

Il m’explique qu’il veut partir en expédition en forêt le lendemain, pour trois jours, afin de faire des réserves de viande et de poisson pour ses enfants, car il n’a plus grand-chose pour les faire manger. Il a l’air embêté.

— Ah ? Et qui va s’occuper de tes enfants pendant ce temps ?

— La plus grande.

— D’accord, il n’y a pas de problème alors ?

— Si. Je ne sais pas si je vais partir ou non. Je dois savoir si Isabelle a accouché.

 

Je ne comprends pas bien.

 

Premier essai pour joindre le standard de l’hôpital. Ça ne répond pas. Deuxième essai, troisième essai…

Une heure et 7 tentatives infructueuses plus tard (il est 15 heures…), toujours pas de nouvelles d’Isabelle. Je commence a en avoir ma dose et je me dis que ça pourrait bien attendre demain qu’on réessaie mais Jean-Marc a vraiment l’air contrarié.

 

Il m’explique.

— Chez nous, les Amérindiens, quand la femme a accouché, les parents ne doivent plus travailler : ce sont les autres qui leur apportent la nourriture.

— Ah ? La mère seulement ou bien le père aussi ?

— Le père et la mère.

— Pendant combien de temps ?

— Deux mois, quelque chose comme ça.

 

 

Et là, je me dis que Jean-Marc est juste un peu faignant et qu’il cherche à savoir s’il peut déjà se prévaloir de l’hospitalité familiale ou s’il doit se fatiguer à partir en expédition. Mais il continue.

— Si on ne se repose pas, l’enfant peut avoir des problèmes. Si je tire au fusil, ça bloque le pipi. Même si je démarre le moteur de la pirogue, ça bloque le caca. Si on se fatigue, l’enfant sera fatigué et pas normal…

 

J’ai mieux compris son problème.

 

On a encore essayé. Et on a fini par avoir Isabelle. Elle en avait marre de son séjour et elle n’avait toujours pas accouché.

 

Jean-Marc a pu partir en forêt.

 

J’ai tellement à apprendre et à comprendre.


3 commentaires à “Jean-Marc veut savoir”

  1. GuillaumeB

    J’adore ce genre d’histoire. Tu voyages… même si tu lis ça chez toi !
    Merci Steph, continue à écrire et à poster ! ^^

  2. Pascal Keller

    Je t’avais dit que je te rendrai visite de temps en temps…
    Alors en te lisant à l’instant, j’ai pensé au film de Desplechin « Psychothérapie d’un Indien des Plaines », au livre de Devereux « De l’angoisse à la méthode » et surtout à l’article de Levi Strauss sur l’efficacité symbolique… voilà un lien avec un commentaire de l’anthropologue Devid Le Breton à propos de cet article : http://www.passereve.com/journal/HTM/efsy.html
    Mais peut-être as-tu d’autres préoccupations plus concrètes!
    En tous cas, ton talent de conteur ne se dément pas et c’est un plaisir de te lire
    Pascal

  3. Pascal Keller

    http://capsea4050.labo.univ-poitiers.fr/pascal-henri-keller/

Laissez un commentaire