4

avril

L’Ilet Moulat

Toujours bredouille à la pêche.
Le premier, j’ai bien eu deux poissons mais dans le dos, en papier. C’était bien mérité.

 

Aujourd’hui, je n’étais pas de garde. J’ai récupéré deux grandes planches de l’ancien dispensaire délabré, on m’a prêté un marteau mais j’attends la scie pour faire une table à l’extérieur sous la varangue. Histoire de profiter un peu du dehors. Puis j’ai dé-cabossé une vieille marmite en aluminium qui doit bien avoir dix ans. Comme je n’ai qu’une casserole ça me permettra de faire un rougail saucisses (qu’on doit me ramener de Cayenne) pour la crémaillère. Puis je suis allé pêcher. Pour la première fois j’ai traversé Camopi et suis allé vers l’îlet Moulat. Superbe village que Camopi, les maisons, plus carbets que maisons, très aérées ont les bois et toitures usés par la pluie et la moisissure, la végétation très dense complète le tableau et ça donne une atmosphère particulière, entre « abandon » et « intimité ». je comprends que ces mots, ensemble, puissent ne rien évoquer, mais c’est ce que je ressens.

 

J’ai lu chez Pierre Grenant qu’on ne regarde pas dans les maisons, mais j’ai jeté discrètement un œil. Un tout petit oeil.

 

Je me suis d’abord trompé et suis arrivé devant une maison où étaient attroupés beaucoup de gens, de grandes marmites de cachiri étaient là. J’étais très gêné de me retrouver là par erreur. Tout le monde était bienveillant, j’aurais peut-être même pu rester, seulement je préfère attendre qu’on m’invite. Nous sommes, nous soignants, imposés et acceptés comme un « non choix ». Les Amérindiens ont bien raison de ne venir vers nous que par pur intérêt.

 

J’aimerais bien avoir l’occasion de partager « réellement » quelques instants. Je vais laisser le temps au temps.

 

Ce matin j’ai consulté des jeunes filles qui venaient chercher un certificat médical pour jouer au basket. Elles étaient avec moi d’une timidité maladive, parlant à peine à voix basse. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre ce qu’elles voulaient. Ce n’était pas un problème de langue. Elles parlent français. J’étais très étonné.

 

Hier, alors que je voulais faire un examen neurologique à une femme, il lui a été impossible de me regarder faire les grimaces que je voulais lui faire reproduire après moi pour explorer ses nerfs crâniens.

 

Ici il ne faut pas regarder dans les yeux, aussi c’est difficile pour cette femme de me regarder. Peut-être aussi pour ces jeunes filles de me parler. Ai-je mal fait quelque chose dans mon approche ? Combien de bêtises devrais-je encore faire pour ne pas trop heurter ?

 

Je reprends, je suis donc allé vers l’îlet Moulat et là, j’ai croisé deux enfants qui jouaient sur le sentier bétonné comme le font les petits Africains. Ces petits Africains fabriquent, avec quelques bouts de bois et des capsules de bouteilles, des voitures qu’ils tirent avec une ficelle. On a tous cette image en tête. Ici c’est pareil, mais presque seulement. Les enfants découpent une bouteille d’eau en plastique. Ils gardent intacte la partie supérieure avec le bouchon et découpent un tiers environ du reste de la bouteille sur sa longueur jusqu’au cul de la bouteille. Ils la remplissent de gravier, coincent une ficelle dans le bouchon et tirent… une pirogue bien sûr !

 

L’îlet Moulat est un endroit envoutant situé juste après le passage d’un pont, au-dessus d’un bras de rivière. Quelques rochers dépassent de l’eau, des enfants s’y baignaient, une famille est passée sur sa pirogue glissant à la pagaie, silencieusement. L’herbe est taillée, les frondaisons des arbres hauts ombragent les rives. Un petit escalier en bois m’a permis de descendre au niveau de l’eau. Je n’ai encore rien pêché. Les poissons ne veulent pas de mes mombins, j’ai bien essayé avec de la côte de porc qui a eu plus de succès mais l’hameçon trop gros n’a servi qu’à nourrir quelques petits poissons qui ne se sont pas laissé prendre. Pas grave.

 

Lorsque je quittais l’endroit, à la nuit tombante, des criquets entamaient leurs stridulations.


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