27

juillet

La méditation du bouchon

Wassaïs, rivière Camopi et brume

Wassaïs, rivière Camopi et brume

Je vous suis reconnaissant de ne pas m’en avoir parlé dans vos correspondances. C’est délicat. J’imagine bien que, parfois, vous y pensiez. Peut-être vous êtes-vous dit : il n’en parle plus, ne remuons pas le couteau dans la plaie, c’est mieux comme ça. Il semblait y attacher tant d’importance. Et moi, de mon côté, je n’abordais plus le sujet. Il est vrai que c’était, pour un long temps, le fil conducteur, le lien entre toutes les pages, et puis plus rien, plus de nouvelles. Avais-je oublié ? Certes non mais le temps passant, d’autres sujets abordaient ma pensée et révélaient leur importance, au moins à mes yeux.
Je ne l’oubliais pourtant pas ce pakou désiré.
Presque tous les soirs, après le travail et comme les jours se sont un peu étirés à l’heure du couchant, je vais m’épuiser les yeux à suivre un bouchon sur l’eau sombre de la Camopi. Les autres heures du jour, déjà essayées, ne sont pas favorables à cette pêche. C’est ma méditation du bouchon.
Un jour pas si lointain, taquinant le yaya, je crus en prendre un de pakou, dans les filets de ma ligne. Fier j’étais. De pakou je n’en ai gouté que trois fois, dont deux fois achetés congelés. Aussi n’en avais-je jamais vu de frais qu’une seule fois. Ce que j’ai pris à la ligne et pour un pakou, était un koumarou. Il eut été étonnant qu’un pakou morde dans de la saucisse calabraise tant végétarien il est. Je m’étais dit que peut-être il s’était fourvoyé, affamé, cependant que non. Dans mon ignorance, je me suis trompé de poisson. Sous mes yeux sont pourtant affichés, au centre de santé, les poissons qui concentrent le mercure et sont donc nocifs, en particulier pour les parturientes ainsi que les poissons qui sont indemnes de ce toxique. Le koumarou est le premier de ces derniers. Plus argenté que le pakou, il diffère aussi par une forme plus lunaire et par son œil au pourtour d’or. Ce n’est pas parce que je l’ai pêché qu’il est plus beau (encore que) mais sûrement parce qu’il est plus harmonieux et plus aquadynamique à mes yeux.
A dire vrai lorsque j’ai pêché ce premier koumarou (assez modeste) et le prenant pour le pakou désiré, il m’est venu un sentiment de peine comme il arrive de ces rêves qui, accomplis, perdent de leur superbe, perdent de la magie qui les entoure. Il est possible qu’il ne faille jamais réaliser certains fantasmes, laissant ainsi l’espace aux plus incroyables aspects qu’ils peuvent prendre.
Il y a trois jours, alors que je cueillais quelques yayas et poissons chats, je me suis fait chiper mon hameçon par un piraï, un piranha. Le premier s’était laissé prendre, les mâchoires claquant sur ma lame de couteau que j’employais comme dégorgeoir. Le deuxième parti avec le fil, il ne me restait qu’à surseoir à la pêche, la nuit étant déjà bien avancée. Par flemme je préparais pour le lendemain, un bas de ligne facile à monter tandis que l’hameçon, un peu trop gros, n’augurait pas une pêche miraculeuse à venir. Le lendemain donc, à la nuit tombante, à mon heure favorite pour la pêche et le repos de mon lobe frontal, quelques yayas se laissaient prendre tandis que la plupart décrochaient en plein air, heureux possiblement de leur excursion aérienne mais bien plus sûrement d’avoir gouté de la saucisse calabraise à moindre frais.

A l'heure de la méditation pêcheresse (l'accent circonflexe est un choix). Par ailleurs on pèche comme on peut en ces lieux d'exil.

A l’heure de la méditation pêcheresse (l’accent circonflexe est un choix). Par ailleurs on pèche comme on peut en ces lieux d’exil.


Louise, l’infirmière vint à passer et nous discutâmes des choses de la vie. Je négligeais de regarder le bouchon de ma ligne et yayas et poissons chats ou même possiblement des piraïs s’en donnaient à cœur joie de se repaitre de charcuterie bon marché. Culpabilisée de distraire ma pêche et curieuse de me voir « sortir » un poisson, elle m’encourage à être plus attentif, je lance la ligne qui en quelques secondes s’évanouit vers le large. Je ferre, mouline et lève le très vif et esthétique koumarou.
Le fameux pakou. (photo de Nico)

Le fameux pakou. (photo de Nico)

Le koumarou et son "yaya" étalon. C'est quand même autre chose, non?

Le koumarou et son « yaya » étalon. C’est quand même autre chose, non?

Louise immortalise l’évènement et ensemble, avec Chantal et Razika, les infirmières psychiatriques en mission (et qui m’honorent en fromages de chèvre) nous partageons, le lendemain et en papillote, le poisson. Je remercie la rivière de m’offrir ses yayas que je partage régulièrement avec mes amis. Le koumarou, inattendu et bien que ridicule en rapport des pêches miraculeuses que me content les vrais pêcheurs sera pour moi un souvenir précieux. Il alimentera le discours de mes soirées. Comme tout bon pêcheur, je le pensais d’un bon kilo. Il ne faisait que 700 grammes.(parce que oui,je suis allé le peser, on dirait mon père!). Je n’aurais pas dû le peser, il aurait ainsi pu prendre quelques centaines de grammes au fil du temps et des aléas de ma mémoire.
Ils me regardent avec amusement, les Amérindiens et s’étonnent de ma joie envers de si faibles prises cependant que satisfait je suis toujours et comme je l’écrivais déjà, même bredouille, d’être là, au bord de l’eau, les palmes de wassaï frisant le ciel en feu, comme on le dessinait enfant, une largeur de page coloriée, hachurée, sur notre cahier d’écolier, chaque soir, pour terminer le jour. Ici ces palmiers wassaï sont les derniers à découper, aux lueurs du couchant, les ombres qui se fondent comme les premiers ils sont, qui cisèlent la brume des matins blêmes.
Wassaïs au petit matin

Wassaïs au petit matin


3 commentaires à “La méditation du bouchon”

  1. PATRICK

    Mon premier commentaire concerne la difficulté que j’ai eu à ramener de gros popissons à la Réunion et pof, juste avant de partir, plusieurs thons jaunes et un espadon voilier, alors tiens bon, cette rivière te donnera à un moment ce que tu n’attendras plus…..
    Mon second commentaire, complètement hors sujet est que je pars au Maroc du 8 au 14 Août, alors j’ai une petite pensée pour toi.
    Te raconterai ça si tu veux bien passer par la maison en rentrant à la Réunion. Bizzz. Patrick (et Annie)

  2. mcp

    il y aurait des pakus mutants carnivores en afrique…

  3. Pakou

    Je suis tombé sur ceta article par hasard et pafff!!! Quelle coïncidence?????
    Je m’appelle Pakou Désiré.

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