3

février

L’accompagnement

Fin de routeSon prénom c’était le nom d’un acteur américain, ou d’un joueur de foot brésilien. Peu importe.

 

C’était l’un des trois adolescents de Camopi à s’être suicidé en 2013. Après bien d’autres les années précédentes.

 

Pour 1 500 habitants, ça fait vraiment beaucoup.

 

Il avait bu, comme souvent. Et il s’était pendu dans son carbet, comme tous les autres.

 

Son frère aîné l’avait trouvé et décroché. À temps, mais trop tard.

 

Mes prédécesseurs l’avaient réanimé et évacué à Cayenne. Quatre mois de soins intensifs. Mort cérébrale. Déclin progressif.

 

Il avait été décidé de le renvoyer ici pour qu’il finisse ses jours chez lui et c’est à l’occasion d’une « evasan » (1) que l’hélicoptère du Samu nous l’avait amené. Avec un matelas plié en deux dans la cabine et le matériel nécessaire pour les premiers jours.

 

On l’avait installé du mieux possible à l’étage du carbet familial. Au sol puisque tous les Amérindiens d’ici dorment en hamac. Il n’y a aucun lit.

 

Pas facile d’expliquer ce qu’est un état végétatif quand les connaissances biologiques sont minimales et que cette famille ne parle pas très bien le français. On essaie de trouver des mots simples, on évoque l’esprit qui est déjà avec les ancêtres même si le corps est encore là.

 

Conformément aux recommandations éthiques, la décision avait été prise par les soins palliatifs de suspendre l’alimentation pour éviter de prolonger l’agonie. La sonde gastrique ne devait servir que pour les médicaments.

 

Comment demander à une mère de ne pas nourrir son enfant ? Évidemment, Jacqueline passait du bouillon et du cachiri dans la sonde, on l’avait laissée faire.

 

Le plus gros du travail était fait par les infirmiers qui, à tour de rôle, venaient deux fois par jour, parfois davantage. Une demi-heure de marche à l’aller, autant au retour. Ils y allaient pour préparer les médicaments, faire le nursing, aspirer la sonde de trachéotomie.

 

Cette trachéo que la famille avait bien du mal à accepter. Le collier qui la maintenait était vécu comme la persistance de la corde qui avait servi à le pendre, un lien qui continuait à serrer son cou.

 

Nous passions tous les deux ou trois jours, Florence et moi. Pour faire le point, évaluer la situation et rétablir « notre » vérité. Car il fallait ramer. Ramer contre les croyances traditionnelles qui veulent qu’il n’y ait pas de maladie sans un sort jeté par un ennemi. Le suicide par pendaison ? C’était une force démoniaque qui avait poussé leur fils à s’enrouler la corde et à se laisser glisser.

 

Un chaman venait, ils nous en parlaient. Nous ne disions pas grand chose même si nous trouvions choquantes les sommes indécentes qu’il réclamait pour ses services.

 

Ceux qui nous posaient le plus de problèmes c’était les évangélistes. Qui expliquaient qu’à force de prières, un miracle pouvait arriver, que le réveil était possible, que ça s’était déjà produit… Comment, de notre côté, accompagner la famille pour accepter l’inéluctable ?

 

Mais l’inéluctable est survenu. Au bout de trois semaines. Un soir.

 

J’étais d’astreinte, c’est l’infirmier qui m’a appelé sur le talkie. Je suis venu faire le « papier bleu », je ne suis pas resté longtemps, ce n’était pas ma place.

 

Le lendemain, Martin, son père, s’est rasé la tête. Et ils l’ont enterré.

 

Son prénom c’était le nom d’un acteur américain, ou d’un joueur de foot brésilien, et c’était l’un des trois adolescents de Camopi à s’être suicidé en 2013.

(1) EVAcuation SANitaire

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