10

août

Le Maroni est un long fleuve tranquille

De l’utilisation détournée d’un rouleau à peindre
Ce village est reposant. Je suis suffisamment isolé pour ne pas être ennuyé par la musique qui est jouée ici comme à Apatou et Camopi à tue tête et à pas d’heures. Les quelques voitures passent loin de ma maison. J’écoute le silence mais aussi la pluie tomber sur la tôle. Le climat invite à la sieste. Rien ne bouge dans le village jusqu’à 17 heures. Alors, la chaleur cédant la place, les gens s’égayent sur les chemins. De jeunes, de très jeunes femmes promènent leur bébé en poussette, le reste de la fratrie suit en jouant. La marchande des quelques légumes disponibles (haricots kilométriques, kombos, concombres amers, tomates) rentre chez elle poussant sa brouette. La marchande de jus de wassai la suit. Les jeunes gars envahissent le terrain de foot. Le foot c’est la religion ici comme partout ailleurs. Les deux boutiques du village ouvrent. Le presque rien qu’on y trouve est inabordable mais il est vrai qu’on est loin de tout. Dès quinze heures on ne dit plus bonjour mais bonsoir. Les enfants jouent d’un bout de bois, s’accrochent aux branches de manguiers qui n’ont pas encore leurs fruits à cette saison. Je croise un enfant qui pousse une balle faite maison avec des sachets plastiques attachés ensemble très serrés, un autre a fixé un bâton sur le manche d’un rouleau de peintre qu’il pousse en imitant le bruit d’une auto. Les plus grands sont sur leur téléphone portable. On n’échappe pas à l’acculturation. Il paraît qu’il y a maintenant le téléphone à Camopi, sur l’Oyapock.

Fin de journée pour le piroguier

Fin de journée pour le piroguier

Tranquille? Pas si tant
Tranquille tranquille le fleuve ? « Pas si tant » comme on dit de par chez moi dans les hauts de Saint Paul à La Réunion. Hier des garimpeiros , semble t-il, ont attaqué un des Chinois d’en face, dans sa boutique, au Suriname. Il aurait refusé de donner la caisse et, projeté à terre, il a reçu au moins un coup de fusil Baikal à bout portant dans l’omoplate gauche. Le trou est énorme de la taille d’une ancienne pièce de cinq francs. Un gros plomb lui a aussi traversé l’oreille et plusieurs plaies entourent le cratère principal. Il est arrivé sur une grosse brouette, choqué. Son état était stable mais on a dû l’héliporter à Cayenne pour des examens plus poussés et une prise en charge adéquate. Ici c’était le branle-bas de combat. C’était à qui approcherait pour photographier la scène. Difficile de travailler dans ces conditions. La vie a repris aussitôt son rythme paisible et c’est mieux comme ça.

La boutique chinoise est sur la rive surinamaise que l'on voir en face, tout près d'ici.

La boutique chinoise est sur la rive surinamaise que l’on voir en face, tout près d’ici.

Le fantôme des grands arbres
Dimanche matin : la nuit a été calme, sans appel. J’ai dormi tout mon sou. Les fantômes des grands arbres émergent de la brume. Le premiers rayons du soleil découpent leur cime dans les nuages bas. Il ne pleut pas, un colibri vient butiner les fleurs de la verveine citronnelle devant la maison je l’entends bourdonner à un mètre de moi. Un oiseau chante sa plainte triste sans discontinuer. Le chant d’un coq, seul et assez loin, vient rappeler que je suis en ville. La maison est propre, rangée. Je suis assis à cette table qui sent bon la cire fraîche, un mug de café fume et fait écho à la brume environnante.

Fantômes du petit matin

Fantômes du petit matin

Je suis confortablement assis sur la chaise la moins fatiguée de la maison et je lis « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » que m’a offert Arnaud, mon ami d’aventures. Lire le jour c’est mon luxe. C’est une bataille gagnée contre moi-même et dont je sors toujours fier. Je crois l’avoir déjà écrit mais tant pis j’ai envie de l’écrire encore. Lorsque nous étions enfants, lire la journée était mal perçu par mon père. N’y avait-il pas autre chose de plus sérieux à faire ? Maman ne lisait donc que la nuit, une fois mon père endormi et nous, les enfants, nous ne lisions tout simplement pas en dehors des quelques mauvaises bandes dessinées qui traînaient dans les toilettes (Akim, une sorte de Tarzan et Blek le rock qui mettaient la pâtée à des soldats anglais coiffés de chapeaux pointus, dans le Nouveau Monde en voie de décolonisation). Alors là, lire dès le matin, quel exploit. D’un autre coté qu’aurais-je d’autre à faire ?

Ce n'est pas celui-ci qui pleure tristement, mais il fera l'affaire, non?

Ce n’est pas celui-ci qui pleure tristement, mais il fera l’affaire, non?

Dans le cadre du travail je suis à nouveau confronté au problème de l’absence d’identité comme cela arrivait lorsque j’étais à Apatou. Ici c’est seulement plus complexe en raison de l’isolement. Afin de minimiser les risques liés à la parturition une femme enceinte de 36 semaines part résider à Cayenne le dernier mois de grossesse. D’ici elle prend le taxi collectif pour Maripasoula. De là elle part en avion pour Cayenne où elle attendra l’heure de son accouchement. Prendre l’avion sans papier est impossible. Les personnes du bassin du Maroni dont la naissance a été déclarée peuvent prendre cet avion s’ils sont Français ou s’ils sont Surinamais (avec un simple laissez-passer que nous leur délivrons). Le transport aérien des sans papiers pour raison de santé est plus complexe. Il nécessite une autorisation du médecin de l’ARS (Agence Régionale de Santé basée à Cayenne) à qui nous adressons la demande. Que restera t-il de cette possibilité si d’Aucune (que je ne nommerai pas) arrive au pouvoir ? Pour nous, médecins et personnel soignant, il est inconcevable de ne pas donner à un patient toutes ses chances.
On se trouve là devant la complexité de mondes qui ont évolués distinctement et se trouvent un jour sous une législation commune. Des efforts sont vraiment faits pour qu’une personne non déclarée à la naissance il y a vingt ou trente ans puisse obtenir une identité si elle est née de ce côté du Maroni et bien que cela soit complexe c’est possible. Je vais bien me renseigner sur les modalités auprès de l’assistante sociale qui vient ici à la fin du mois.
La langue commune est ici encore le Bushinenge Tongo (dont j’ai parlé par le passé) pour les Français et les Surinamais du bassin du Maroni. De nombreux Guyaniens (du Guyana) parlent l’Anglais et les Brésiliens parlent le Portugais. Ajoutez à cela un peu de Néerlandais et le Wayana pour la petite communauté amérindienne au sud du village (soit en amont sur le fleuve). On parle aussi le Français bien sûr. Vous avez ainsi l’ambiance linguistique du dispensaire (quelqu’un peut m’aider en Portugais ? Quelqu’un peut m’aider en Bushinenge ?

Je dois dire que j’aime beaucoup cette situation bien que la qualité de la relation patient-personnel soignant en souffre. Il m’est difficile d’aborder un problème personnel dans une langue qui n’est pas la mienne et avec une population dont les représentations me sont étrangères.

Obligé de mettre des chaussures, non mais allo, quoi?
Ce matin une enfant a le courage de m’interpeller lors d’une consultation où elle accompagne sa maman. « Monsieur, pourquoi vous n’avez pas de chaussures ? » Sans attendre ma réponse elle reprend « vous êtes docteur quand même, ce n’est pas bien de ne pas mettre de chaussures ! » J’ai bien essayé d’argumenter mais j’ai rapidement compris que le port de chaussures lorsque l’on est médecin est indispensable. Les patients de mon cabinet à La Réunion sont habitués à me voir en chaussettes mais ici ce n’est pas négociable. Je mettrai donc des chaussures.
Etoile et Thierry les infirmiers avec lesquels j’ai travaillé jusqu’à maintenant sont compétents et sympathiques. Je préfère l’écrire d’autant qu’ils m’ont demandé l’adresse du blog! Lol!


3 commentaires à “Le Maroni est un long fleuve tranquille”

  1. Gm974

    Il n’a pas aimé tes chaussettes … Non mais allo quoi!!!!
    Bisou et profite bien de ton aventure

  2. Alain

    déjà ici et encore là-bas ?

  3. Didier

    la brume est toujours aussi belle et tellement à l’image des mystères de la forêt et de l’opacité de certains rapports que tu nous confie si bien.

Laissez un commentaire