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mai

Le « temps » de Proust et l’escalier

Le temps ici s’écoule lentement, comme l’eau du fleuve. Il s’étire, s’allonge, ductile tel l’or des filons voisins. Le « tour du propriétaire » se fait en une heure, en le prenant le temps. Camopi est une prison dorée où ce mot « temps » perd le sens qu’il peut avoir ailleurs au quotidien. Quand bien même aurais-je quelques affaires à régler ou quelque projet d’évasion, l’absence de moyens de communication ne le permettrait pas, aussi j’en ai du temps et comme il ne m’est pas compté j’ai décidé d’améliorer mon quotidien.
Le bel escalier que m’a promis le propriétaire ne venait pas. Les quelques marches creusées à la hâte s’effaçaient avec le temps et la pluie les a transformées en une pente glissante sur laquelle je passais plus de temps sur les fesses que sur mes jambes. Bastien, un ami, en a redessiné les formes de sa pelle américaine. La boue alors orange me collait aux pieds et le confort était limité. J’ai donc, malgré la pluie et baignée par elle, construit l’escalier à l’aide de planches de récupération. Elles sont disparates et j’en suis désolé pour l’aspect esthétique qui m’est, à l’habitude, si cher. A la machette j’ai taillé ces marches, fixées chacune par des pitons de bois. Les plus larges sont posées sur un lit de cannettes de bière afin de permettre l’évacuation de l’eau et d’éviter l’effet de succion. Écologique l’escalier ! Vous remarquerez que dans partie conservée en pente, les planches sont insérées sur la tranche afin de permettre la pousse de l’herbe et inclinées pour l’écoulement de l’eau. Bon, il ne respecte pas les normes cet escalier(hauteur plus largeur d’une marche = soixante centimètres), mais avec sa rambarde fixée à l’aide de brelages droits et carrés (assemblages de pièces de bois par de la cordelette) appris dans mon enfance de boy scout, il est très sûr. Mon séant s’en trouve moins meurtri et mes chausses moins gommées (en créole dans le texte ce qui veut dire Sali et je trouve que ça va bien avec les chausses).
Tant que j’y étais de mes souvenirs d’enfance j’ai fait un barbecue, ce qu’enfants on appelait une « table à feu » lors de nos camps d’été et avant que les anglicismes n’aient eu le temps de tout redéfinir. La potence que vous voyez me permettra de fumer le mythique pakou. Il ne me reste qu’à trouver du bois sec et à pêcher le pakou.
Vous avez en prime une photo de ma jardinière en grille de ventilateur recyclée.
La semaine prochaine je m’attaque au poulailler de la nouvelle infirmière.
Quatre jours pour faire l’escalier et la table à feu. Aurais-je pris ce temps dans ma vie d’avant ?
Proust écrivait que le temps n’est pas le même pour les horloges et pour les hommes. Il avait bien raison cet homme même s’il ne connait rien sur les escaliers en forêt humide ni sur la pêche au pakou.
(Quel pédant ce Philippe, il cite Proust qu’il n’a jamais lu et la seule phrase qu’il connaisse parce qu’elle est tombée comme question de réflexion pour son brevet des collèges).


3 commentaires à “Le « temps » de Proust et l’escalier”

  1. Florent

    Norme escalier : 2 hauteurs + 1 largeur = 60 à 64 cm (pas romain). Mais bon s’il permet de monter sans tomber on s’en tape de la norme.

  2. Gigi

    Est ce que TON temps s’étire moins vite à Camopi?
    Le temps intérieur, pas celui des montres celui que tu estimes, lorsque tu fermes les yeux et que tu ne penses plus à rien et qu’au bout d’un moment, lorsque btu rouvres les yeux et que tu le compares au temps des horloges. S’est-il ralenti à Camopi?
    Sinon ce n’est pas le temps qui a changé mais le sens qui ne s’applique plus aux mêmes choses.
    Depuis que tu es à Camopi j’ai lu qqs blogs et « impressions » sur les Amérindiens, qu’en est-il des Amers Européens?
    Alice continua: »Voudriez vous me dire s’il vous plait par où je dois m’en aller d’ici?
    – cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller. (lui dit le chat-du-comté-de-Chester)
    – peu m’importe l’endroit…
    – En ce cas peu importe la route que tu prendras.
    -…pourvu que j’arrive quelque part, ajouta Alice en guise d’explication.
    – Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps.
    Alice (…) essaya une autre question: « Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages?
    – Dans cette direction-ci, répondit le Chat, (…) habite un chapelier et dans cette direction là (…) habite un lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre: ils sont fous tous les deux.
    – mais je ne veux pas aller parmi les fous!
    – Impossible de faire autrement; nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle
    – Comment savez vous que je suis folle?
    – Si tu n’étais pas folle, tu ne serais pas venue ici.
    (…)
    Alice aux pays des merveilles

  3. Philj

    En réponse à Gigi
    Cher Gigi,
    Dans un monde où on laisse croire aux plus pauvres d’entre nous que leur « si peu » est une chance, qu’ailleurs c’est plus pire (ce n’est pas français mais ça veut bien dire les choses) et que les « indignés » sont de plus en plus, par lassitude et devant l’inertie générale, devenus des « résignés », je me demande si le chat du comté de Chester n’a pas raison, la folie pourrait être une issue.
    D’un autre côté, il avait déjà compris, comme le dirait plus tard Krishnamurti que le « but c’est le chemin ». alors chapelier ou lièvre peu importe le choix ou le non-choix sinon la route elle-même.
    Quand à la question du temps, elle reste posée. Les Indonésiens disent « jam karet », l’heure élastique. Bien sûr le sens en est restreint mais je pense qu’on peut l’élargir. L’heure est bien élastique. A l’époque de Proust il n’y avait pas d’élastique au sens de celui que nous connaissons, peut être des boyaux de porc ou de mouton…

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