19

août

Loca puis le Puu Baaka

Loca Village satellite de Papaichton
Une mauvaise piste m’amène à Loca un village à sept kilomètres de Papaichton qui dispose d’un dispensaire où nous travaillons un jour par semaine.
Ce village est très agréable lui aussi, comme Papaichton. Les vallons se jettent directement dans le fleuve. Trois grands ilots couverts de végétation dense découpent le fleuve en contrebas du village. Les oiseaux y sont très bruyants. Quels oiseaux ? Je ne sais pas. Un des ilots sert de cimetière.

Le Maroni à Loca

Le Maroni à Loca

Idem

Idem

Dans la partie proche du village de gros rochers percent la surface de l’eau et les carcasses de pirogues qui s’y son éventrées gisent là, contournées par des eaux agitées. Le niveau de l’eau est bas en cette saison et on imagine bien le danger que représentent ces pics rocheux acérés pour des pirogues qu’elles soient en bois ou en métal. Il paraît qu’en aval, on peut voir d’autres pirogues éventrées accompagnées de machines à laver, de télévisions qui, bien que neuves, ne sont jamais arrivées à destination. Des morts, il y en eut aussi sur ces flots incertains.

Laca la patriote

Laca la patriote

Le dispensaire est petit mais bien organisé. La table d’examen branle un peu sur ses pieds mais si Thierry et moi sommes attentifs tout se passe bien. Peu de patients ce jour là, mais tous forts sympathiques. Pour un médecin c’est seulement un peu frustrant de ne pas avoir de pathologie « intéressante ». C’est bien sûr parce que personne n’attend le mercredi pour tomber malade et donc les gens viennent avant ou après la maladie. On a un peu l’impression d’uniquement distribuer du paracétamol et nous, médecins, on aime bien quand ça chauffe un peu (mais pas trop), c’est bon pour notre ego.
Je vois là une femme qui serait née en 1916, bien que je n’y croie pas trop. Elle arrive appuyée sur son bâton et accompagnée de sa petite, petite, petite fille. Elle est en parfaite santé mais souhaite, devinez quoi ? Un peu de paracétamol afin de calmer ses douleurs articulaires. Je m’exécute et elle accepte de faire une photo avec ses sauveurs.

Six générations séparent la grand mère de ce petit, petit petit petit fils

Six générations séparent la grand mère de ce petit, petit petit petit fils

La visite à pieds d’un patient qui serait agité me permet de traverser le village et de découvrir une maison très ancienne, traditionnelle, basse, en vieux bois sous de vieilles tôle, aux décors sculptés et peints sur la façade. Rien de bien compliqué mais d’une sobriété qui contraste avec le kitch (à mon goût mais je n’ai pas le monopole du bon goût) des décorations de certaines maisons neuves.

Ce n''est pas la plus kitch

Ce n »est pas la plus kitch


Le Puu Baaka (Levée de deuil)

Ce long week-end du quinze aout est particulier à Papaichton. Quatre familles se sont jointes pour fêter la sortie de deuil de leur défunt respectif. La date a été choisie pour réunir pendant ces vacances un plus grand nombre d’amis et de proches. Dès vendredi le après midi les coups de feu tonnaient dans le village. La cérémonie doit durer jusqu’à lundi. Des rituels en mémoire des défunts, des rituels de danse et des moments de musique plus moderne se succèdent. Quelques coupures matinales permettent aux participants de récupérer. Les nuits sont cependant les moments privilégiés de ces différents rituels. La cérémonie est publique et nous sommes les bienvenus. On nous explique qu’on peut venir tout simplement. Qu’il ne faut rien apporter. Quelques renseignements pris plus officieusement nous invitent cependant à ne pas venir les mains vides mais personne n’aurait osé nous le demander. Comme nous apprenons que les rituels de musique et de danse commenceront uniquement vers trois heures du matin dans cette nuit de samedi à dimanche nous mettons le réveil à l’heure dite et à pieds nous dirigeons vers le lieu de la cérémonie. Il suffit pour cela de s’orienter vers le son des percussions et des chants hautement sonorisés. De ma maison, pourtant à l’opposé du lieu cérémonial, je pourrais, les yeux fermés, me diriger.
Un attroupement est aux abords d’un carbet assez vaste dont une partie abrite les musiciens assez fortement éclairés en comparaison de la partie destinée à la danse. Des bancs courent le long de celle-ci. Nous offrons nos présents (bouteilles de rhum) et sommes très chaleureusement remerciés. Nous avons vraiment l’impression d’avoir touché nos hôtes avec cet alcool et les remerciements sont émouvants et chaleureux. Une femme me prend la main entre les siennes et je suis touché par l’intensité qu’elle met dans son geste.
Au dessus des musiciens un ciel de pangis* brodés très colorés tapisse le plafond. Trois joueurs de bongos, trois joueurs de maracas et trois chanteurs mènent la danse par leurs chants au rythme soutenu et qui à mes oreilles néophytes, me semble très répétitifs. Un des chanteurs entame la mélodie dont les paroles sont reprises par les autres chanteurs. Les phrasés sont parfois chevrotants et me rappellent les mélodies de Gramoun Lélé à La Réunion. En reprise de certains passages chantés, les femmes, qui sont alors les plus nombreuses à danser, répondent en cœur. Un homme circule, devant les spectateurs assis sur les bancs, en poussant une brouette chargée de bouteilles de bière qu’il offre gracieusement. Une femme toute en rondeurs nous offre, bouteille à la main, un grand verre de rhum qu’elle a plaisir nous voir boire, sinon cul-sec du moins en deux fois. Elle ne peut voir nos yeux briller sous l’assaut de l’alcool pur mais on sent bien qu’elle nous met à l’épreuve et en rie sous cape. Son sourire ne trompe personne.
Il ne semble pas y avoir l’obligation de porter une tenue particulière à ce moment de la cérémonie. Quelques femmes portent leur pangi cependant que quelques autres son vêtues de robes de sortie sinon de soirée. Les plus nombreuses portent des vêtements simples mais qui soulignent largement leurs formes généreuses et les mettent ainsi en valeur. Lorsque le chanteur est apprécié une femme monte sur la scène en dansant et vient se frotter à lui dans une attitude pour le moins provocante. Son short très serré en jean souligne des cuisses puissantes, le ventre rebondi de quelques grossesses antérieures ne peut être contenu par le maigre vêtement. Les seins opulents contenus dans un soutien gorge trop petit débordent et il n’est d’yeux qui ne puissent s’y perdre. La femme danse et colle son corps contre celui du chanteur qui reste stoïque malgré la suggestivité de la danse et se concentre sur son chant.
Il fait chaud et moite mais il n’y a pas l’odeur de transpiration que l’on pourrait attendre en ce lieu et dans ces conditions. Après deux heures de danse donc vers cinq heures du matin je pars dormir. Mes amis restent. Vers cinq heures trente la musique traditionnelle cède la place à de la musique moderne enregistrée. Les jeunes qui attendaient alentour entrent dans la danse qui devient plus sensuelle d’après la description de mes amis. La musique s’arête vers sept heures du matin et la cérémonie doit reprendre pour ce dernier jour vers seize heures. Ce dimanche donc je n’ai pas trop envie de retourner à cette « fête ». Cependant vers vingt et une heures la musique traditionnelle reprend et, de loin, je l’apprécie plus que la veille. Avec Muriel mon amie médecin ici avec moi depuis dix jours et Annie je m’approche. Le groupe n’est pas le même, la voix n’est pas chevrotante mais le rythme surtout est un peu plus soutenu. Je vais danser. Les pas de danse toujours à la même place, creusent le gravier du sol que je dois aplanir de temps à autre.
Aparté :De voir l’empreinte des pas de danse sur le sol me ramène trente ans en arrière. Catherine, Michel et moi, accompagnés par Flavie notre souriante traductrice malgache, assurions une campagne vaccinale dans l’ouest de Madagascar. Le village qui nous accueillait avait organisé une fête afin que les oboles des participants permettent de financer notre pitance et les frais liés à notre venue. Nous avions dîné de roussettes (chauves souris frugivores) en un ragoût délicieux. La fête commençait par des combats semblables au Moringue réunionnais, proche de la capoeira brésilienne, mais avec une violence certaine. Le salegy (danse) avait succédé au moringue et notre nuit fut bercée par cette musique. A notre réveil les femmes les plus âgées dansaient encore, en ligne, dessinant ainsi une aire ronde sur le sol telle une aire de battage de céréales foulée par un animal domestique. Avant notre départ elles nous invitaient à les rejoindre et refuser aurait été indélicat. Mêlées à elles, toujours en ligne, nous dansions. Les femmes, bras pendants le long du corps mais suffisamment écartés, à chaque pas effleuraient nos fesses, nos ventres voir plus si elles s’y autorisaient et elles en riaient beaucoup.

Ce dimanche, alors que je danse, une femme sans âge s’approche de moi et se meut contre moi dans une attitude pour le moins érotique. Je m’applique comme je peux à respecter le rythme et le déhanchement mais ma souplesse laisse fortement à désirer. La femme se frotte contre moi puis s’éloigne et revient alors jusqu’à me frôler, jusqu’à me toucher. Son sein s’imprime dans mon nombril que je reconnais avoir un peu proéminent. Lorsque j’avais fait les « trois jours » avant le service militaire ils avaient écrit sur mon dossier « sangle abdominale moyenne ». Non mais je t’en ficherais moi des sangles abdominales moyennes ! N’empêche ! sans ça l’aurais-je senti, moi, son sein dans mon nombril ?
La soirée s’achève rapidement en ce dernier jour. Les acteurs auront dansé quasiment quatre jours. Le calme revient doucement sur Papaichton.

Je cherche désespérément des éléments plus pertinents pour vous expliquer cette cérémonie du Puu Baaka mais je n’ai pas accès à grand-chose sur internet et ne trouve pas localement (au moment où je vous écris) de renseignements sérieux. Je vais essayer de comprendre et d’en apprendre un peu plus. Je ne peux donc qu’exprimer mon ressenti.
Le peu que j’ai vu me semble être un hymne à la vie, un hymne au groupe, à ses liens, à la continuité de la vie dans tous ses domaines avec en particulier une sexualité assumée par des corps assumés. Déjà lors de mon séjour à Apatou et lors du carnaval de Cayenne j’avais été impressionné par la puissance de ces corps (de femmes en particulier mais bon je ne peux pas regarder partout et je reste moi). Les femmes alukus travaillent dur sur les abattis et elles sont grasses certainement mais musculeuses aussi et elles assument parfaitement leur corps, le mettent en valeur et se savent séduisantes ainsi.

Le calme à Papaichton

Le calme à Papaichton

Je suis heureux de voir vivre un peuple dont les critères de beauté sont à l’opposé des nôtres. Il n’y a pas de publicité ici ni de revues tous publics mais si tel était le cas on ne trouverait pas d’article comme « comment perdre trois kilos en quinze jours avant d’aller bronzer à Collioure ».
Au travers ces quelques lignes vous sentez bien que j’ai été ému par ces moments. Ils sont une nouvelle tache de couleur posée sur le tableau impressionniste de ma vie. Ce sont de ces moments qui font plisser mes yeux et sourire mon âme pieuse.

* Pangi: Pièce de tissu de la forme d’un paréo et porté de la même façon que les femmes boni brodent au point de croix. Pour voir des images : Pangi Guyane et taper images

Carlita

Carlita

La beauté insolente de la jeunesse

La beauté insolente de la jeunesse


Un commentaire à “Loca puis le Puu Baaka”

  1. Nadège

    Merci pour ce beau partage de ton ressenti au coeur de cette population. Cette délicieuse lecture m’a transporté dans ce monde où l’on ressent la puissance de la vie opposé au nôtre soit disant développé mais difficilement perceptible…..Quelle chance !

    Nadège

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