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décembre

Naissance

Naissance

 

Pour tous les centres de santé isolés de Guyane, la « règle » est la même : les femmes enceintes doivent être évacuées à Cayenne au plus tard à la fin de leur 36e semaine d’aménorrhée pour que l’accouchement ait lieu en milieu hospitalier.

 

Juste après mon arrivée, c’était le tour de la femme de Jean-Marc. Elle avait accouché les 7 premières fois ici, à Camopi et elle n’avait aucune envie de partir sur Cayenne. Vraiment aucune. Les deux infirmiers, qui étaient là depuis quelques mois, avaient été assez autoritaires, sans place pour la discussion et Karine était montée dans la pirogue à contrecœur. Je n’avais pas été très à l’aise, mais, comme j’étais tout nouveau, je ne m’en étais pas mêlé.

 

J’avais simplement imaginé ce que représentait pour cette femme de laisser ses 7 enfants pendant plusieurs semaines, d’aller dans une ville qu’elle ne connaissait pas, dont elle ne parlait presque pas la langue, où elle n’avait aucun parent, aucun ami. Plusieurs semaines à tourner en rond dans l’hôpital, sans loisirs et presque sans argent. Quant à la nourriture ! Tout le monde sait ce que valent les repas des hôpitaux, mais, là, il s’agit en plus d’une alimentation très différente de ses habitudes culturelles.

 

Et puis les Amérindiens le savent : même si ce n’est pas toujours le cas et si certains soignants les accueillent avec respect et bienveillance, ils sont souvent méprisés et pas très bien traités. Les difficultés de communication n’arrangeant rien.

 

Je m’étais alors dit qu’on devrait avoir une attitude plus ouverte. Expliquer pourquoi, sur le plan médical, il était important d’accoucher en milieu hospitalier mais, malgré tout, laisser chacune décider de ses propres priorités et de ses choix.

 

Et, d’ailleurs, quelle était la loi de la République qui pouvait obliger une femme enceinte à partir si elle ne le voulait pas ?

 

(Je rajouterai aussi que, avant de venir, j’avais passé une semaine dans la salle d’accouchement d’un CHU pour me faire la main, au cas où. Un peu égoïstement, ça m’aurait bien plu d’avoir la possibilité de faire un joli accouchement et de raconter mes exploits avec fierté.)

 

Et puis il y a eu Christiane.

 

Christiane en était à sa dixième grossesse. Sur les 9 premiers accouchements, elle en avait eu 6 à Cayenne, dont les 3 derniers, et 3 ici. Pour ce dixième, elle avait décidé que ce serait à la maison.

 

Du coup, elle s’était planquée et n’était plus venue consulter depuis le mois de juillet. Notre AS amérindienne lui avait fait passer plusieurs fois le message qu’il faudrait qu’elle vienne. En vain.

 

Il y a 8 jours, est arrivé le moment où Christiane devait accoucher.

 

Ça avait démarré dans la nuit. Rupture de la poche des eaux, ça devait rouler.

 

Mais, à midi, Christiane et sa mère se sont rendues à l’évidence : ça n’allait pas. Direction le dispensaire.

 

C’est ma collègue Florence qui était d’astreinte. Comme j’étais chez moi, je suis venu donner un coup de main.

 

Ah non, ça n’allait pas ! À part l’hémorragie, on avait presque toutes les grosses merdes qui peuvent arriver durant un accouchement : Christiane avait une fièvre à 39°5, une pré-éclampise avec 24/13 de tension et le bébé était en siège (et encore… un siège foireux).

 

On ne voyait d’ailleurs pas d’activité cardiaque fœtale à l’échographie. C’était vraiment très, très mal barré.

 

Faire baisser la tension, passer des antibios, poser une perf, en poser une deuxième au cas où ça se mettrait à saigner la rage, appeler le SAMU…

 

La chance de Christiane aura été de venir en milieu de journée et que l’hélico était rapidement disponible. Trois heures plus tard, il redécollait de chez nous en l’emportant.

 

L’urgentiste qui était venu, après avoir regardé le dossier et donné à son tour un coup d’écho avait déclaré
– Ouh la ! C’est vraiment la merde. Faut qu’on l’évacue.

– Ben, oui… c’est pour ça qu’on vous a appelé et qu’on vous attendait avec impatience.

 

Arrivée à Cayenne, Christiane a été césarisée en urgence. Finalement, le bébé était en vie. Entre notre panique, l’obésité maternelle et la position en siège avec dos à droite, on avait loupé ses battements cardiaques. Il a été intubé pendant 24 heures, mais, aux dernières nouvelles « la mère et l’enfant se portent bien. »

 

Du coup, pour l’avenir, je me sens beaucoup moins ouvert à la négociation.

 

Bien sûr que ça les emmerde d’aller passer 4 ou 5 semaines à Cayenne. Bien sûr qu’elles préféreraient rester ici. Si on ouvre les vannes, si on commence dire OK à une, à deux… alors il y aura immanquablement un effet boule de neige.

 

Certes, le prix à payer est que certaines (rares) femmes, comme Christiane, renoncent à tout suivi de peur qu’on les coince ou qu’on passe notre temps à leur faire la morale. Mais, pour trente accouchements faciles et sans problèmes, doit-on accepter le risque que la trente-et-unième y laisse la vie ?

 

Plus j’y réfléchis et moins je sais ce qu’il faudrait faire. Alors probablement que, sur ce coup-là, je vais être un peu lâche et, pour les trois mois qu’il reste, je ne vais plus trop réfléchir et me contenter d’appliquer scrupuleusement la ligne officielle.

 

Mais je ne suis pas très à l’aise.


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