29

mai

Oiapoque, Brésil, Plus bas sur l’Oyapock

Maisons-bateaux à Oiapoque

Maisons-bateaux à Oiapoque

L’avant dernier week-end je suis descendu à Oiapoque, ville brésilienne en aval de Camopi à environ quatre-vingt kilomètres de camopi et en regard de Saint Gorges de l’Oyapock son égale guyanaise. L’objectif premier était d’y faire des courses pour les mois à venir. Oiapoque est bien mieux achalandée et ma fille Sarah, revenant du Québec, dirait que c’est bien moins dispendieux. Les prix affichés sont à peu près les mêmes que ceux affichés à Vila Brasil où l’on paye en euros cependant qu’à Oiapoque les achats de règlent en Reals. Tout y est donc trois fois moins cher.
Je suis descendu Chez Rona, un hôtel un peu à l’écart de la ville que l’on rejoint à pieds en quinze minutes, d’abord par la route puis par un petit chemin passerelle au travers d’un bois dont les arbres laissent pendre de longues lianes et racines aériennes du plus bel effet. Je me suis « posé » chez Rona. Pas de bruits de pirogues, pas de musique, seulement le chant des oiseaux. La restauration simple est parfaite, servie sur une terrasse qui surplombe le fleuve, une plage offerte à marée basse en complète le tableau. Chez Rona, vue du fleuve Chez-Rona-vue-du-fleuve[/caption]
Oiapoque est une ville frontière, lieu de tous les trafics, mais c’est une ville paisible malgré tout. Les maisons de bois ou de béton ont une peinture défraichie par les moisissures qui grisaillent tout. Le vert un peu palot, le rose sirupeux des murs semblent inexorablement mangés par ces moisissures. La ville est propre, balayée régulièrement. On ne sent pas d’opulence mais on sent à travers l’attitude des gens, leur amabilité, leur façon de ne pas insister, le respect d’eux-mêmes, le respect de l’autre et on perçoit que la misère n’altère pas le sens du mieux-être dans la limite de leurs faibles moyens et malgré l’adversité. Probablement mon regard est biaisé car j’arrive de Camopi.
J’ai, bien sûr, fait quelques achats mais assez peu. Lorsqu’à La Réunion je dois faire des courses, je pars aussi plein d’intentions, je passe dans les étals et n’achète pas grand-chose. Ici cela aurait dû être différent, c’était l’occasion. Cependant ce qui manque le plus à Camopi ce sont les produits frais. Mais qu’acheter en quantité qui ne pourrira pas rapidement sous ces latitudes. En deux jours j’ai déjà perdu deux oranges et une papaye verte. Bon vous vous en fichez, mais c’est important ces petites choses dans ces contrées.
Il faut dire qu’une fois les courses faites le samedi, il a fallu pour les produits secs les empaqueter, les apporter au dégrad (berge) brésilienne, prendre une pirogue jusqu’au dégrad de Saint Georges, les transférer à pieds au dispensaire, les répartir par cartons puis enfermer ces derniers dans des sacs poubelle. Ces courses sèches seront alors transportées en voiture jusqu’à Saut Maripa, puis en pirogue jusqu’à Camopi. C’est beaucoup d’énergie. Bon là je mens un peu. Arrivés au dégrad de Saint Georges on a piqué un vélo triporteur aux pneus dégonflés et on est partis ainsi au centre de santé. Au retour on s’est fait copieusement engueuler par le propriétaire gonflé à bloc (plus que les pneus) contre nous.
Pour les légumes qui ne pouvaient attendre, on les a gardés avec nous à Oiapoque. Le dimanche dès huit heures on attend une pirogue de garimpeiros (les seules à monter le fleuve ce jour-là). On part à dix heures jusqu’au Saut Maripa qui est infranchissable en pirogue. On débarque là sur un rocher glissant, emportant avec nous nos sacs et denrées fraiches, remontant de rochers en rochers jusqu’en amont du saut. Nous prenons alors une autre pirogue qui nous mènera jusqu’à camopi après avoir laissé ça et là les garimpeiros à Ila Bela leur village dédié. On les dépose de maisons en maisons. Nous n’avons pas de doute sur la future utilisation des pompes à eau qu’ils transportent. Ce sont des orpailleurs clandestins.
« Nous aurions dû le laisser crever »
Lors de notre descente de l’Oyapock, sur une pirogue française nous étions accompagnés benoît, l’infirmier et moi-même d’un jeune érudit travaillant pour le Parc Amazonien. Nous sommes restés stoïques devant ses allégations. Il savait qu’on avait pris soin d’un garimpeiro victime d’une morsure de grage à carreaux. Le grage est un serpent extrêmement venimeux dont la morsure très douloureuse peut entraîner après un œdème une nécrose du membre blessé. La mort peut aussi survenir dans les quarante-huit heures par trouble de la coagulation qu’on appelle CIVD. Ce jeune scientifique nous reprochait de ne pas l’avoir laissé crever ; D’abord souffrir beaucoup puis crever, disait-il. Jeunesse fougueuse, né de la bonne couleur et du bon côté de la frontière. Il ne comprenait pas que, né brésilien et pauvre, il n’aurait peut-être pas eu le choix de devenir autre chose qu’un garimpeiro cherchant illégalement l’or guyanais, pour nourrir misérablement sa famille au prix d’une vie harassante et courte par épuisement, malnutrition et avitaminose. Nombre de garimpeiros meurent effectivement de béribéri.
Sans moteur les grosses pirogues sont incontrôlables, les sauts dangereux, et lorsque nous sommes tombés en panne d’essence, à l’aller, lors de cette descente nous avons été sauvés par une pirogue de ces mêmes garimpeiros qui montaient vers Ila Bela, leur base arrière, pour tenter l’aventure illégale et survivre plutôt que de faire fortune. Rien n’y fit, malgré l’aide de ces Brésiliens, notre jeune ne décolérait pas. Il ne servait à rien de répondre. Le temps et l’expérience l’aideront peut être à regarder sous un autre angle, à déplacer la caméra comme j’aime souvent à le proposer.Carbet de garimpeiros à Ila Bela Carbet de garimpeiros à Ila Bela [/caption]
Rona, le propriétaire de l’hôtel du même nom est un homme parfaitement bilingue, qui a une grosse connaissance des peuples amérindiens du fleuve et de l’intérieur du Brésil. Il connait aussi très bien camopi. Il a construit la passerelle qui mène à l’ilet Moulat qui m’est si cher. Il a fourni aussi, quelques années plus tôt, le bardage des carbets du village. Je ne sais s’il a toujours eu ce « recul » et il aurait par le passé été chercheur d’or légal ? cependant, il tient des propos d’une grande sagesse. Il me parle des réserves amérindiennes du Brésil où l’indépendance même judiciaire est respectée. Il y a eu cette réserve dans laquelle trente-cinq garimpeiros sont entrés sans l’accord de la tribu. Ils ont été tués et la tribu n’a jamais restitué les corps aux familles. C’est la loi de la tribu et elle est respectée par la justice brésilienne.
Pas de C.A.F. là-bas, un isolement optimal mais pas sans mal. L’acculturation, si elle a été moins violente qu’en Guyane, se fait aussi dans la douleur. Les jeunes amérindiens, qui apprennent qu’ailleurs existe un monde différent, une musique différente, un accès à des biens matériels et de communications incroyables, ne souhaitent pas rester à chasser et pêcher. Ils veulent découvrir le monde. Comme ici, à Camopi, certains se donnent la mort et, si la signification de cette mort ne représente que la fin de l’enveloppe corporelle, elle n’en exprime pas moins une terrible souffrance.
Mais qu’est-ce qu’ils ont ces peuples qu’on admire, qu’on idéalise, qui mènent une vie loin de la politique, loin des conflits, du métro, des impôts, de la machine à laver qu’il faut changer et dont on n’a pas prévu le budget, du prix de la tablette numérique qui va bien finir par baisser ? Pourquoi ne pourraient-ils pas rester comme avant pour combler nos rêves (peut-être les vôtres et assurément en partie les miens) ?
Rona m’a fait bien sourire. Il m’a raconté que dans certains villages, lorsque la pirogue de l’anthropologue arrive, les jeunes la repèrent montant le fleuve et très vite ils éteignent la chaine stéréo, tirent les rideaux, quittent la casquette de rappeur et le tee-shirt de l’équipe argentine de football, enfilent rapidement le kalimbe pour l’arrivée du scientifique. Comme ça tout le monde est content.
Même si les anthropologues (dont j’ai la prétention d’être à demi) sont moins dangereux que par un passé récent où ils mesuraient la taille des boites crâniennes bantoues et tutsies pour affirmer une différence d’intelligence, ils peuvent avoir une représentation du monde erronée. Dupés par les autres, ils sont aussi dupes d’eux même, de leurs rêves, du fantasme de leur potentiel de découvreur.
N’avons-nous pas tous ce rêve d’explorateur? Ne vous êtes-vous jamais dit : Je suis le premier à poser mon pied à cet endroit ? Même dans la forêt de Rambouillet tel Saint-Exupéry tombé en panne d’avion et foulant le sable, sans empreinte aucune, d’une dune d’Afrique ? J’aimerais que ce soit de la fierté mais peut-être est-ce de l’orgueil ?
Je ne prétends pas être au-dessus du lot, je dirai même que c’est en quelque sorte un moteur pour moi. Cependant il est bon d’écouter la sagesse d’un homme d’expérience et d’avoir, ainsi, l’occasion de rire de moi-même.


2 commentaires à “Oiapoque, Brésil, Plus bas sur l’Oyapock”

  1. Véronique

    J’adore tes deambulations curieuses Philippe.
    Bisoux
    Véronique

  2. jeanine & elliot

    Ce mois de mai se termine. Attendons les news des rencontres
    et des événements du mois de juin. A bientôt cher Doc’Philippe
    et bon week-end. Amitiés.

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