20

juillet

OK Corral à Camopi

Les vacances scolaires sont là, le village est paisible. Les familles, avec l’arrivée des beaux jours, sont parties bivouaquer sur les abattis, en amont sur la Camopi ou l’Oyapock. Là elles retrouvent leurs habitudes d’autrefois. Arracher les mauvaises herbes, sarcler, semer, arroser. Elles dormiront sous le carbet de l’abattis, chacun dans son hamac. La journée de travail débutera avec le soleil. Les enfants imiteront leurs parents ou irons jouer à la rivière, grimperont sur les arbres avant de se jeter à l’eau. La cuisine se fera sur le feu de bois. La nuit tombera tôt, bien qu’on soit en été et le sommeil viendra avec la fatigue du jour. Tous seront bercés par le coassement des crapauds. Depuis quelques jours il pleut moins. Les niveaux du fleuve Oyapock et de son affluent Camopi baissent rapidement. Les femmes sont venues chercher quelques comprimés de paracetamol et de quoi faire les pansements d’inévitables plaies et contusions lors des travaux sur l’abattis.
La quantité de travail que nous avons à accomplir s’en ressent. Je passe toutes mes soirées de garde sans être aucunement dérangé. Le week-end dernier a été calme. Je peux vaquer à mes quelques occupations.
Les pathologies ici n’ont rien d’exceptionnel. Très peu de moustiques et conséquemment peu de malaria. Les aèdes, responsables du chikungunia, qui sévit actuellement en Guyane, ne sont pas présents sur cette partie du fleuve. Il n y a donc pas non plus de dengue, transmise par le même arthropode. Malgré l’humidité évidente il n’y a pas de leptospirose. Je n’ai d’ailleurs pas vu de rats, qui ne sont pas les seuls vecteurs mais dont l’absence me surprend d’autant plus que les poubelles sont rarement collectées. On trouve bien quelques parasitoses, les vers macaques, les puces chiques, quelques piqures de poux d’agouti mais franchement c’est dérisoire par rapport à l’idée qu’on pourrait se faire de la présence de ces pathologies. Il y a bien de la leishmaniose cutanée qui laisse des cicatrices assez disgracieuses cependant que les nouveaux cas se font aussi plus rares qu’il y a quelques mois.
Les pathologies sont donc sensiblement les mêmes que celles rencontrées à La Réunion bien qu’il y ait, en comparaison, peu de diabète, peu d’hypertension artérielle, et pas du tout d’asthme. Je vais peut-être écrire une bêtise mais si on rapporte une partie des allergies aux variétés végétales en présence on devrait avoir pas mal d’asthme. Il me semble que la pollution, qui chez nous est bien sûr incriminée dans l’apparition de cette pathologie, est bien plus responsable de ce mal qu’on pourrait le penser ou qu’on nous l’affirme.
Il y avait donc un peu plus de travail précédemment que lors des derniers jours. Et puis il y a quelques semaines, nous avons eu dix jours de folie. Cela a commencé un vendredi, alors que j’étais parti en vacances pour une nuit au Brésil, en face. Jean-Yves, mon collègue a dû pratiquer un accouchement assez difficile, en urgence. L’hélicoptère appelé n’a pas pu se poser en raison du brouillard très dense cette nuit-là. L’enfant a mis du temps à récupérer mais va bien maintenant. Le lundi suivant, dans la matinée, une jeune brésilienne enceinte, à 30 semaines d’aménorrhée consulte pour une infection urinaire banale. Je l’examine et trouve son col déjà dilaté à deux doigts alors qu’elle n’a ressenti aucune contraction. Le tocomètre nous montre les battements cardiaques réguliers de l’enfant mais pas de contractions chez la mère. J’appelle le SAMU et reste jusqu’à son arrivée au dispensaire. Bien sûr j’ai traité la jeune femme pour ralentir les éventuelles contractions. Je suis seul avec elle lorsque vers seize heures elle crie, je l’examine à nouveau et l’enfant est là, prêt à sortir. L’accouchement se passe bien mais l’utérus est atone, ne se rétracte pas. Le placenta n’est pas expulsé après 40 minutes et lorsque je le manipule délicatement il tend à se rompre. Seules les manœuvres de pressions permettent enfin son expulsion et l’hélicoptère arrive enfin. Jonathan se porte bien. Il a été surveillé quelques jours à Cayenne en raison de sa prématurité.

Jonathan, et Thaïs, sa jeune maman,

Jonathan, et Thaïs, sa jeune maman,


Le soir même arrive un garimpeiro qui a reçu une balle dans l’abdomen, quasiment à bout portant. Il a mis près de 48 heures pour nous rejoindre depuis la lointaine forêt. Après avoir marché longtemps, fait une partie de chemin en quad puis l’autre partie en pirogue, il est là, blême. La plaie montre une zone noircie par la poudre. Il n’y a pas d’orifice de sortie de la balle mais pas de déficit moteur évident. Je suppose que la balle est là quelque part, probablement bloquée dans un os vers l’aile iliaque d’après ce que je pense être l’axe de pénétration de la balle. Les excréments sourdent de la plaie. L’odeur est épouvantable, agrémentée de ces effluves acres, typiques paraît-il, qu’ont les consommateurs de crack. Je ne suis pas sûr que sans consommation d’un produit de ce type, il aurait pu endurer le chemin parcouru. Nous le traitons au mieux, antibiotiques, perfusions, antalgiques majeurs. La quantité de morphine qui lui est nécessaire est colossale. J’insiste avec le SAMU pour qu’ils viennent le plus vite possible le chercher, si possible avant d’aller sur le Maroni où un homme souffre d’une blessure par hélice. La nuit est longue. Une femme est dans l’autre pièce, en observation sur un état général dégradé. Je jongle entre les deux pièces. Les perfusions sont changées sans cesse chez notre garimpeiro dont la tension s’effondre à 60/35 et dont l’état s’altère. A cinq heures du matin, Louise, l’infirmière doit venir me relever pour deux heures de repos car à sept heures je dois faire un prélèvement sur une femme. Lorsqu’elle arrive elle est accompagnée d’une femme enceinte qui doit partir pour Cayenne le matin même à 36 semaines d’aménorrhée. Cette femme présente des contractions. Elle aussi présente un col ouvert à deux doigts. Je reste donc. Les contractions se rapprochent et à six heures trente elle accouche d’un joli petit garçon de trois kilos. Accouchement heureusement sans aucune complication, comme dans les livres. Le petit Jim-Lee se porte à merveille.
Jim-Lee et sa maman

Jim-Lee et sa maman


Je fais le prélèvement à sept heures et appelle le SAMU pour qu’ils viennent à Camopi prendre notre garimpeiro. Ils cèdent à ma demande et à onze heures, G. part enfin à Cayenne. Je reste jusqu’à quatorze heures trente, La maman de Jim-Lee et ce dernier rentrent chez eux. Je n’ai pas dormi depuis trente et une heures et vais m’effondrer dans mon hamac.
G. a depuis été opéré à quatre reprises, à Cayenne, son état est très dégradé, en anurie, dans le coma, il est ventilé, dialysé et ses jours sont plus que jamais comptés. Au mieux il ne pourra plus partir aussi loin en forêt. Après quatre interventions en trois semaines sur l’abdomen pour péritonite il risque de faire des brides. Une occlusion intestinale à 48 heures d’un hôpital serait hautement risquée. Il a été victime de trois frères brésiliens, qui sont de vrais desperados recherchés pour meurtres par la police brésilienne depuis longtemps. Les garimpeiros sont souvent victimes de racket de la part de groupes qu’on pourrait dire mafieux. La vie ne semble pas valoir grand-chose pour ces derniers. Tout cela pour une poignée d’or !
Le samedi suivant je suis appelé vers sept heures du matin pour un enfant qui aurait du mal à respirer. Lorsque je le vois après les quelques minutes qui me sont nécessaires pour joindre le dispensaire, il ne respire plus. Je le prends, tout chaud des bras de sa mère et commence à le ranimer. Après quelques minutes, son père me dit qu’il ne respire plus depuis presque deux heures. J’arrête le massage, je le déclare mort à la maman, qui le savait bien sûr, mais s’effondre à cette annonce. L’enfant de trois mois dormait avec son père, dans le hamac et ce dernier l’a étouffé sans s’en rendre compte. Après coup, ce jeune couple Wayãpi accuse un chaman Teko d’être responsable de la mort de l’enfant. Je suis triste et m’éloigne encore plus, si c’était encore possible, d’une croyance en Dieu.
Le soir même, vers 22 heures, arrivent deux Brésiliens, tous les deux avec une plaie abdominale par arme blanche et tous deux déjà un peu alcoolisés depuis la première victoire du Brésil lors du premier match du pays, l’après midi même. Tous les deux sont victimes du même agresseur. J’appelle Jean-Yves, mon collègue et sylvain l’infirmier, tous deux de repos. Louise est déjà là pour m’aider. Le plus jeune des Brésilien, M. , dix-huit ans, présente une plaie abdominale à gauche, de deux centimètres que j’explore sous morphine, au doigt. Le péritoine est touché. J’y passe un petit doigt. Nous le perfusons, lui posons une sonde urinaire et une sonde gastrique et le traitons par antibiotiques et antalgiques. Le plus âgé, D., la trentaine, présente aussi une plaie abdominale, à gauche, mais là c’est une autre histoire. Il a plus de vingt centimètres d’intestin dehors, échappés par la plaie cependant étroite. C’est du grêle, déjà pas mal œdématié. J’appelle le SAMU. Il est impossible de venir chercher ces patients avant le lendemain. La pluie, le brouillard et la nuit empêcheraient tout atterrissage de l’hélicoptère. Je demande conseil au médecin régulateur qui me propose de garder l’intestin humide jusqu’au matin. Je rétorque que ce morceau de grêle va se nécroser car il ne sera plus irrigué et qu’il faudra le réséquer. OK, me dit-il, alors il faut le rentrer dans l’abdomen. Cela me semble plus judicieux cependant nous n’avons pas de quoi faire une anesthésie générale ici, évidemment. Nous nous lançons cependant dans l’intervention. Le grêle présente trois plaies qui n’atteignent pas la muqueuse. Il n’y a, apparemment, pas de danger de passage d’excréments dans l’abdomen pour ces plaies. D. est sous morphine. Je tente d’insérer un morceau de boyau dans l’abdomen sans succès. Il est trop œdématié. La seule solution est d’agrandir la plaie, ce que je fais, glissant d’abord un porte aiguille dans la plaie et qui me sert de guide, puis un bistouri, tranchant de la lame vers le haut pour ne pas infliger d’autres lésions. Ensuite, vidant par pression l’intestin extériorisé vers l’intestin intérieur, dans le même mouvement que l’on fait pour fabriquer du boudin, je diminue le calibre de ce grêle et lentement, centimètre par centimètre je le rentre sous le péritoine. A chaque centimètre ainsi inséré D. crie « Aie ! OK ! », en levant le pouce. C’en est presque drôle. Je pense que l’alcool ingurgité conjugué à la morphine est un bon anesthésique de fortune. Une fois tout en place je fais de gros points sur la paroi. ( là, je voulais mettre une photo de boudin, prise sur internet, mais elles sont toutes protégées).
L'intervention. Bon je sais, j'ai le nez qui dépasse, mais j'avais trop de buée sur les lunettes, c'était comme ça ou pas du tout!

L’intervention. Bon je sais, j’ai le nez qui dépasse, mais j’avais trop de buée sur les lunettes, c’était comme ça ou pas du tout!


D. sera bien sûr opéré dès son arrivée à Cayenne. Ils devront le transfuser et trouveront, en plus des plaies jéjunales, une plaie du colon descendant. M, lui aussi opéré, présentera une lésion du colon. Je les veille jusqu’au matin, précisément jusqu’à l’arrivée de l’hélicoptère vers onze heures. Un de leurs proches propose de rester avec moi pour les assister, humecter leurs lèvres, etc. Je compte un peu sur lui, mais en dix minutes il s’endort jusqu’au matin, sans m’aider le moins du monde.
Tout cela pour un match de foot.
Je dois dire qu’en ces circonstances, j’ai vraiment apprécié l’aide de Jean-Yves mon collègue et aussi de Louise et Sylvain infirmiers aux gestes sûrs, précis, et aux initiatives pertinentes.
Voilà, trois accouchements en trois jours dont deux en l’espace de quatorze heures, trois plaies abdominales en une semaine. Du jamais vu à Camopi d’autant que les accouchements sont tous programmés pour Cayenne, les femmes partant par pirogue quatre semaines avant la date prévue de l’enfantement, par sécurité.
Ah ! Un colibri vient de passer en vrombissant sous ma fenêtre. On est dimanche et il fait beau. Le café est chaud et ma tasse fume.


12 commentaires à “OK Corral à Camopi”

  1. Joelle Batocchi

    Warf docteur Philippe, suis prête à partir au fond de la brousse avec toi quand je lis çà, c est pas de la bobologie hein!

  2. Alain

    chapeau ! passionnant et terrifiant à la fois …

  3. Gm974

    Certaines soirées à la Dr house Clooney semblent être exténuantes. Mais au vu du ton regard sur la première photo, certaines en valent vraiment le coup et sont empreintes de belles émotions.
    Bisous

  4. GenevièveAlliot

    médecin, chirurgien, maïeuticien,addictologue…que de casquettes. Souvenirs souvenirs pour moi, celle d’infirmière en + ! Continues de te régaler, je vais quand à moi aller visiter les temples du Sri Lanka. Je t’embrasse. Geneviève

  5. Marie made in Saïgon

    A la Réunion, tes collègues soignent l’épidémie de grippe !!! plus simple mais certainement moins bandant !!
    J’adore te lire ….
    La bise et au plaisir de suivre tes aventures

  6. Daniel

    Salut Philippe,
    Ravi grâce au blog, de partager ta vie lointaine.
    Le roman est déjà bien avancé. Il te suffira de confier ces pages à un éditeur, dès ton retour. Bien amicalement

  7. alida

    …oui, …j’ai toujours été et le suis encore, plein d’admiration pour tes milles et une compétences dont tu te sert quand il le faut! Gros bisous

  8. Didier Radigue

    Sympa les « vacances » en Amazonie.
    Qui est le Tour Operator?

  9. Didier Radigue

    Sympa les »vacances » en Amazonie.
    Quel est le tour operator?

  10. mcp

    très impressionnant! un cas similaire est survenu à camopi dans les années 80, le patient amérindien s’en est sorti . En tous cas votre travail et votre humanisme sont remarquables. bravo

  11. Véronique

    Les heures à surveiller la danse du bouchon ne seront pas du luxe après ces journées d’urgences en série !
    Bisous

  12. Maryse

    Coucou , je te suis depuis le début ,!! Que d’émotions et de belles aventures !! Mais … Tu nous manques … terriblement !! Gros bisous

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