19

octobre

Osvaldo et Lucilie

Alien

 

C’est l’histoire de la rencontre entre Lucilie et Osvaldo.

 

C’était un soir du mois dernier à Villa Brasil. Osvaldo avait bu, un peu, beaucoup, comme souvent.

 

Il dormait en ronflant comme un bienheureux. C’est alors que Lucilie passa à côté de lui. Elle s’arrêta, le regarda et le trouva bel homme. Elle eut un sourire. Jusqu’aux oreilles.

 

Elle décida alors de se faufiler jusqu’à lui. Elle sentit son parfum musqué. L’haleine, en revanche, l’inspirait moins. Elle tourna un peu autour de lui et s’approcha. De son oreille.

 

 

9 mois 4 jours plus tard, ce qui devait arriver, arriva.

 

Osvaldo ne se rappelait plus vraiment ce qui s’était passé cette nuit-là, c’était brumeux. Ce petit picotement qui se réveillait aurait pourtant dû lui mettre la puce. À l’oreille.

 

Il attendit un peu, mais la douleur devenait de plus en plus intolérable. Il alla voir l’infirmière de Villa Brasil, celle qui travaille quand elle le veut bien et de manière assez cavalière. Elle se contenta de lui faire une mystérieuse injection et l’enjoignit de mieux se sécher. Les oreilles.

 

Le lendemain soir, c’était de pire en pire et il n’en pouvait plus. Il monta dans sa pirogue, traversa l’Oyapock et arriva au Centre de santé. En se tenant l’oreille.

 

« Bah, c’est juste une otite externe. » me disais-je en l’écoutant. Je pris mon otoscope et alpagua le pavillon. Pour doucement lui tirer l’oreille.

 

Et, là, j’eus un brusque mouvement de recul.

 

J’y retournai. Est-ce que ce que j’avais vu était bien ce que je croyais avoir vu ?

 

De fait, oui.

 

Le fond du conduit auditif ressemblait à une petite caverne. Se dandinant et luisant comme des grains de riz polis, une quarantaine d’asticots en tapissait les parois.

 

On écrasa 2 comprimés d’ivermectine avec lesquels, mélangés à de la vaseline, on fourra l’oreille avant d’appliquer un pansement étanche. Osvaldo avala 4 autres comprimés et rentra à la maison. Deux jours plus tard, il alla chez l’ORL à Cayenne pour nettoyer tout ça.

 

***

 

Quelques petites remarques plus sérieuses pour finir.

 

Cette histoire n’est pas si drôle. Faute de soins, Osvaldo serait certainement mort quelques jours plus tard lorsque les asticots, érodant les os du crâne, auraient fini par atteindre son cerveau.

 

Car la lucilie bouchère (Cochliomyia hominivorax si on veut faire savant) est une belle saloperie. C’est une des très rares mouches dont les asticots se nourrissent de matière vivante. Elle pond le plus souvent sur les plaies préexistantes d’animaux ou, parfois, dans une cavité naturelle (oreilles, nez, bouche…). Les asticots produisent des substances qui liquéfient les tissus environnants afin de pouvoir s’en nourrir. Si on les laisse évoluer, on aboutit à des plaies extrêmement sévères et profondes, potentiellement mortelles en fonction de la localisation.

 

Elle était présente dans les Amériques jusqu’au sud des USA et les premiers cas furent décrits il y a un siècle chez les bagnards de Cayenne. En Guyane.

 

Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez consulter ce document de la FAO expliquant la manière dont les USA et le Mexique ont progressivement pu l’éradiquer d’Amérique du Nord et Centrale grâce à la technologie du mâle stérile. Cette technique consiste à relâcher dans l’environnement d’immenses quantités de mâles de lucilie, stérilisés à l’aide de rayons gamma, qui vont supplanter les mâles naturels auprès des femelles.

 

Une usine mexicaine continue à produire chaque jour des dizaines de millions de mâles stériles afin de maintenir une barrière biologique au niveau de l’isthme de Panama.

 

Enfin, la lucilie bouchère fut introduite accidentellement en Libye en 1988. Gagnant rapidement du terrain et causant des ravages effroyables sur le cheptel lybien, on craignit alors qu’elle s’étende à toute l’Afrique et au sud de l’Europe. Les USA étaient les seuls à maîtriser la technique du mâle stérile mais, pas de chance, les tensions diplomatiques étaient au plus haut avec la Libye de Khadaffi, en particulier dans le contexte de la première guerre du Golfe.

 

Une fois n’est pas coutume, ce coup-là, ce sont les considérations de santé publique qui l’emportèrent. Sous la pression internationale, les USA acceptèrent de mettre leur technologie à disposition et une campagne d’éradication fut entreprise qui permit de faire disparaître d’Afrique la sale bête en moins d’un an.

 

J’ai revu Osvaldo cette semaine, pour une entorse. Il était heureux comme tout et son tympan avait complètement cicatrisé !

 

En tout cas, vous l’aurez compris : en Guyane, mieux vaut ne dormir que d’une oreille.


Un commentaire à “Osvaldo et Lucilie”

  1. Philippe

    Il vaut mieux dormir sur ses deux oreilles.

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