8

janvier

Cacao et l’acculturation

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Cacao un exil réussi mais

Je suis donc logé en pays Hmong. Les maisons en bois reprennent un peu la structure de certaines maisons de leur Laos d’origine. Maison sur pilotis qui me rappellent celles dont la structure est proche mais la confection en bambou de leurs frères Phnongs sur la même cordillère annamitique mais plus au sud, au Cambodge. La partie sous plancher est aussi un lieu de vie même si ici ce n’est plus pour piler le riz. Le riz de Guyane ? Il n’y en a plus. Les rizières de Mana ont été abandonnées, pas rentables et deviennent de vastes et tristes marécages. Sous bon nombre de maisons des murs plus récents en pierres artificielles transforment ces dernières en maisons fermées à étage. L’église garde un aspect de pagode et rappelle l’Asie.

Eglise de Cacao

Eglise de Cacao


J’ai la chance de consulter peu de monde pour plusieurs raisons. Ce sont les vacances et à Javouhey, lieu d’exil de la deuxième grande communauté Hmong en Guyane, c’est le nouvel an et les communautés s’y retrouvent. Lorsque je demande à une femme à peine plus âgée que moi la raison de son absence à la fête de Javouhey, elle me parle de la perte de signification, pour elle de ces fêtes.

Clin d'oeil à l'Asie

Clin d’oeil à l’Asie

Ici aussi l’acculturation un peu rapide entraîne des dissensions entre les générations. Les jeunes ne respecteraient plus aussi précisément les rites animistes originels et les traditions mais aussi des valeurs des anciens seraient mises à mal. Lorsqu’elle était jeune, encore au Laos, ayant étudié à Luang Prabang, elle enseignait dans les villages éloignés en montagne. Son mari battait la campagne et proposait aux paysans des alternatives à la culture du pavot qui avait été développée en particulier sous l’influence des français puis des américains. A la fin de la guerre du Vietnam en 1975, tous deux ont fui la répression vietnamienne et se sont réfugiés en Thaïlande avant la proposition d’émigration vers la Guyane où ils sont arrivés les mains nues mais portant avec eux leur culture, leurs valeurs qui sont en fait le seul héritage de leur passé semi nomade. Le déplacement ne l’inquiète pas. Les Hmongs sont arrivés au Laos, venant de Chine vers le dix-neuvième siècle et son grand père lui rappelait souvent de ne pas oublier qu’il y a bien longtemps le grand-père du grand père du grand père venait d’un pays où il faisait jours six mois et nuit six mois !
Il est bien sûr réducteur de faire un parallèle avec ce que vivent les populations amérindiennes de Guyane pour lesquelles l’acculturation est aussi très brutale. Les conséquences ne sont pas identiques. Ici les « vieux » vivent mal cette perte des valeurs et chez les amérindiens ce sont les jeunes qui semblent le plus souffrir du décalage entre ce que l’école leur donne à voir et les perspectives de vie qui s’offrent à eux. Je ne puis affirmer que les suicides des adolescents amérindiens soient la conséquence exclusive de cette acculturation, il y a bien sûr d’autres raisons qui participent de près ou de loin au problème, mais on ne peut écarter cette hypothèse de la réflexion entreprise sur ce problème.
Peu de temps après avoir vu cette femme Hmong je reçois une jeune femme de vingt-neuf ans, en instance de divorce, qui vient ainsi me confirmer les changements liés à l’acculturation. Mariée à dix-sept ans elle travaille depuis deux ans à Cayenne comme commerçante associée à un chinois. Ce travail commencé avec l’accord et l’enthousiasme de son mari semble ne plus convenir à ce dernier qui souhaite que sa femme vienne à nouveau travailler avec lui, aux champs. La jeune femme qui serait aussi maltraitée refuse et se sépare. Les familles respectives se réunissent seules puis ensemble pour faire entendre raison à la jeune femme. Celle-ci se retrouve seule, un peu désemparée mais déterminée. La vie d’une jeune femme qui à son mariage quitte sa maison familiale pour celle de ses beaux-parents est très codifiée. Elle a de nombreux devoirs envers son mari et sa belle-famille ce qui est plus difficilement accepté que par le passé chez les jeunes générations. Dans le cas d’une rare séparation, c’est la femme qui doit retourner « spontanément » (mais sous l’influence des deux familles) chez son mari. Jamais celui-ci ne viendra la chercher, ce serait déshonorant.
Notre jeune femme profite de cette règle pour ne retourner ni aux champs ni chez son homme, trop heureuse de vivre une jeunesse trop vite écourtée et son visage est radieux lorsqu’elle me parle de sorties cinéma avec ses amies de la capitale.
La brutalité de l’acculturation
Nous avons en Europe échappé à cette violence de l’acculturation ou bien ce sont les générations précédentes qui l’ont vécue. Pour nous, médecins que j’appellerais « pastoriens » (cause bactérienne, virale physique ou chimique du mal) les représentations du monde, enseignées par nos pairs ne se heurtaient pas aux représentations de nos parents cependant que de jeunes médecins malgaches, africains et ceux de contrées reculées doivent en quelque sorte « tuer père et mère » et rejeter les valeurs de leur société d’origine. Cela est bien sûr décrit depuis longtemps cependant qu’il m’est parfois nécessaire d’y penser. J’ai le souvenir de ce jeune médecin que nous formions à Maroantsetra à Madagascar et qui lors d’une longue marche vers un dispensaire suffisamment éloigné pour que nous puissions nous livrer l’un à l’autre, me rapportait le plus sérieusement du monde que si un caméléon à corne, entrant dans un village, regardait dans une maison avant de continuer son chemin, il y aurait un mort dans cette maison et autant de morts que de maisons « regardées » par la bête. Il n’était pas question pour moi d’en rire, le sujet était trop sérieux. Il me contait aussi les divinations de sa mère analysant un lancer de petits cailloux dans le sable. Il était très perturbé par ses cours de médecine qui s’opposaient fondamentalement aux représentations de sa société. Je le sentais peiné et avec beaucoup de respect il cachait à ses parents une partie de son nouvel apprentissage.
Si je m’étais autorisé à rire j’aurais eu bien tort. Je n’ai pas peur du regard du caméléon à cornes cependant le temps m’a appris à regarder autrement, avec plus de respect, avec un peu plus d’humilité (ce n’est pas trop tôt). La mainmise totale de la médecine sur la santé (qui est quelque chose de si complexe) est une véritable escroquerie. Aussi, à défaut de ne faire que du bien, je vais essayer de faire le moins de mal possible.

La complexité de la santé, enfin dans le cas présent il s'agit de racines de palétuviers

La complexité de la santé, enfin dans le cas présent il s’agit de racines de palétuviers


Si quelqu'un sait le nom de cet oiseau je suis preneur!

Si quelqu’un sait le nom de cet oiseau je suis preneur!


Jeune tamanoir traversant l'Orapu

Jeune tamanoir traversant l’Orapu

27

décembre

La bassine, la brouette et le rôle des enfants

Nuit de lune sur le Maroni

Nuit de lune sur le Maroni


La marche
Ici, on pourrait se croire en Afrique lorsque l’on roule en voiture sur la route qui mène à Saint Laurent du Maroni. Alors qu’on quitte le goudron la piste de latérite tranche avec le vert de la forêt à l’entour et le ciel, parfois bleu mais souvent gris sombre, annonce, comme en Afrique équatoriale, la pluie vespérale. Bien que cette forêt ne soit pas primaire elle est assez dense. Une grande partie a en effet été coupée à l’époque du bagne dont les travaux forestiers étaient nombreux sur le bord du fleuve. La végétation ronge tout et du bagne de La Forestière (proche d’Apatou), qui recevait dans les années trente les condamnés politiques de la Cochinchine, il ne reste que quelques poteaux et un escalier qui ne peuvent témoigner de la souffrance endurée par les hommes.
Vestige d'escalier du camp de La Forestière en briques estampillées AP administration pénitencière

Vestige d’escalier du camp de La Forestière en briques estampillées AP administration pénitencière


Bien que la plupart des habitants des hameaux ou campoe accèdent à Apatou par voie fluviale au moyen de pirogues en bois motorisées, quelques-uns vivent dans des carbets isolés ou dans des villages proches de la route. Il y a évidemment des voitures mais beaucoup de gens marchent. Ici un homme, torse nu luisant de sueur sous le soleil en revenant de l’abattis la machette à la main, là, une femme, une bassine sur le sommet du crâne remplie de tubercules et, l’accompagnant, les enfants portent un fagot de branchages ou poussent une brouette, signe de modernité incontestable. Il est impressionnant de voir un enfant de quatre ans marchant, comme l’adulte, la machette à la main.
Ce qui me fait penser à l’Afrique c’est bien sûr cette bassine sur la tête qui impose aux femmes une démarche particulière, contrôlée, très esthétique, le dos devant être droit.
La bassine et la brouette

La bassine et la brouette


L’image de la femme, pieds dans la terre et la poussière, bassine sur la tête est comtée par Ryszard Kapuscinski, reporter polonais dans Ebène, aventures africaines. L’image est la même. Le contenu de la bassine diffère ainsi que le but de la marche. Ici on peut penser qu’il est seulement question de rejoindre le carbet, dans l’Afrique de Ryszard Kapuscinski, la marche est bien souvent une fuite et le contenu de la bassine le seul bien de la femme, de la famille.
Les enfants participent beaucoup aux travaux domestiques, ramassage de bois, vaisselle ou lessive au fleuve.
Lessive et vaisselle au bord du fleuve

Lessive et vaisselle au bord du fleuve


Le fleuve c’est aussi le lieu du bain pour tous les habitants des campoe. A Maiman, le village le plus proche d’Apatou un père se baigne accompagné de ses trois enfants avec lesquels il chante au coucher du soleil. C’est la toilette familiale. Les enfants s’éclaboussent en riant. Très aimable cet homme. On lui adresse quelques mots au sortir de l’eau. Il s’oppose à ce qu’on bétonne ce bord de fleuve, il est bien, là, dans cette nature et on le comprend. Dans une petite boite plastique il porte le savon, le dentifrice et les quatre brosses à dents de la famille.
Les enfants ne font pas que travailler bien que mis à contribution pour les travaux de l’abattis en plus des travaux ménagers. Ils jouent aussi. Ils ne sont pas encore atteints par la frénésie des jouets de nos supermarchés. Il faut dire qu’à Apatou, le rayon jouets du « libre-service » mesure un mètre à peine. Quelques petites voitures et des poupées.
La bouteille d'eau, un jouet bon marché!

La bouteille d’eau, un jouet bon marché!


On les voit plus souvent jouer avec l’eau à l’unique robinet devant la maison ou dans la bouche d’évacuation de l’eau de pluie, avec des bâtons qu’ils lancent dans les manguiers ou les jujubiers pour récolter quelques fruits trop verts. Les petits et même les moins petits peuvent jouer nus, sans complexe et même revenir crottés à la case après une bataille de glaise ce qui ne semble pas entraîner le courroux des mamans.
Bataille de glaise

Bataille de glaise

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Je ne vois que des animaux morts
Les animaux que je cherche à voir à chacun de mes voyages « cachètent » avec moi (du verbe cachéter du premier groupe en créole réunionnais.
En pleine forêt, la vie animale est sur la canopée et s’il m’est arrivé de voir des singes c’était toujours d’assez loin. Je n’ai pas vu d’animaux au sol. Il faut un œil exercé que je n’ai pas. Les seuls animaux que j’ai pu voir vivants sont quelques serpents, un paresseux et des tortues traversant lentement la route et que j’ai aidés à poursuivre leur route en les « avançant » un petit peu. Bien sûr j’ai aperçu, au loin, des perroquets et quelques dizaines de singes, mais les seuls que j’ai pu photographier, bien qu’à l’état sauvage, sont les singes tamarins (je crois) vivant dans la forêt près du zoo de Cayenne et qui viennent voler le souper du tapir qui lui est dans un parc.
Voleur de souper

Voleur de souper

A part ces derniers je ne vois que des animaux morts et je m’arrête à chaque fois. Le plus souvent ce sont des pians, des opossums de différentes sortes, écrasés par les voitures qui les éblouissent la nuit mais aussi un splendide serpent liane (je crois) vert pomme et un crocodile qu’une voiture a tué (par inadvertance ?) alors que, suicidaire, il traversait la route.
Il me reste les oiseaux et ce n’est déjà pas si mal.

héron bleu

héron bleu


Cacique

Cacique

Et quelques autres, inoffensifs

La chauve souris sympathique

La chauve souris sympathique


La cigale bruyante

La cigale bruyante

Depuis une semaine j’ai quitté Apatou pour aller vers l’est de la Guyane travailler dans trois centres de santé. Je vis maintenant à Cacao, un village hmong. Les Hmongs sont arrivés ici au décours de la guerre du Vietnam. Ils avaient été de farouches défenseurs des français puis des américains et étaient pourchassés par un Vietnam devenu communiste. Ils ont hérité de terrains et ont constitués deux villages Javouhey et Cacao. Cultivateurs et travailleurs infatigables ils sont devenus les maraichers de la Guyane et livrent les produits de leurs champs à Cayenne (pour Cacao) et à Saint Laurent (pour Javouhey). Cacao n’a pas de centre bien défini encore que le marché en soit, le dimanche, le point de rassemblement des amateurs de soupe hmong venant de Cayenne. Le centre de santé est magnifique, cadeau démesuré construit à la suite de la visite de Bernard Kouchner stupéfait de la structure d’accueil délabrée du dispensaire alors en place. Je suis donc confortablement logé. Je consulte des Hmong qui parlent uniquement le Hmong pour les anciens et qui sont fort heureusement accompagnés pour la consultation.
Je travaille aussi à Régina, un village qui semble mourir doucement sur le fleuve Approuague. Là, le village est plus traditionnellement structuré, église, mairie, poste, boutique=buvette et centre de santé sont au cœur d’un village aux maisons parfois en voie de délabrement. La population est assez cosmopolite et j’y ai rencontré quelques vieux métros venus vivre ici par choix d’une vie différente. Gé, la soixantaine, cheveux longs jusqu’aux reins d’origine gitane et écrivain qui vit dans la forêt à sept kilomètres de la bourgade ou Jeff, la cinquantaine qui, lui,vit sur le Mataroni, un affluent de l’approuague, à deux heures et demie en pirogue de Régina. Il pêche, cultive un abattis qu’on me dit magnifique, et vit de la pêche et de son abattis. Il refuse de chasser. Sa passion : La lecture. Il m’invite d’ailleurs. Que puis-je apporter ? Des livres, des polars et des semences.

Fleur de l'arbre à boulets

Fleur de l’arbre à boulets

7

décembre

Businenge tongo et autres sujets

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La langue des noirs de la forêt
Une des difficultés, ici, est la langue. Je vous ai parlé lors de mon dernier séjour de cette langue le businenge tongo, (prononcer bouchinengué) la langue des noirs de la forêt. Ce terme qui est le terme utilisé par les penseurs, les intellectuels se voudrait plus respectueux que « taki taki » (de to talk). Cependant lorsqu’on demande aux gens du cru s’ils parlent français ils répondent « no, taki taki », je ne suis pas sûr qu’ils aient un regard négatif sur cette appellation. J’essaie donc d’apprendre quelques mots de businenge tongo ou de takitaki. Cette langue de la forêt est aussi celle du fleuve. Les variations de langage, entre les différentes vagues de migration des esclaves marrons du Suriname, ont entraîné des différences qui permettent cependant une communication relative entre eux.
Ici il me faudrait donc parler cette langue ou au moins la version aluku de cette langue mais pas que. Le découpage arbitraire opéré par les occidentaux est ici comme en Afrique une ineptie. Les lignes droites africaines de délimitation des territoires en sont une représentation flagrante que l’on a imposée chez les autres mais bien sûr pas chez nous. La course entre les Anglais et les Français pour s’approprier Falocha au dix-neuvième siècle et ce partage qui ne respectait rien que les intérêts des deux puissances, en est un exemple flagrant. On pourrait penser que faire d’un fleuve une frontière naturelle serait plus heureux. Pour les occupants étrangers ce découpage a le mérite d’être précis, indiscutable. Il faut savoir que la frontière est au plus profond du cours d’eau, parfois plus près d’une rive, parfois plus près de l’autre. Est-ce que je pêche en Guyane ou au Brésil et à qui appartient le poisson ?
Qu’en est-il des populations qui vivent au bord du fleuve ? Je m’installe ici parce que l’endroit est propice, mon fils s’installe en face, sur l’autre rive parce qu’ainsi nous sommes proches et pouvons travailler de concert, unir nos forces pour les dures tâches nécessaires à l’entretien de l’abattis. Au final, comme il est à la mode de le dire, je suis en France et mon fils est au Suriname.
Ici il me faudrait donc parler le taki taki mais aussi le brésilien, l’anglais pour communiquer avec les quelques migrants du Guyana et à défaut du taki taki le néerlandais avec les quelques personnes âgées qui l’ont appris dans leur enfance. Mes quelques souvenirs dans cette langue me permettent seulement d’être poli, de souhaiter la bienvenue. Je sais parfaitement dire qu’il est préférable de faire des photographies avec le soleil dans le dos (première leçon de la méthode Assimil) mais cela ne me sert à rien.
Aussi les consultations sont très techniques et je ne peux chercher à comprendre la genèse du mal s’il est d’origine autre que bactériologique ou physico-chimique ce qui est bien sûr très fréquent. Des forces qui me sont obscures interviennent et les « garanties » pour s’en préserver sont visibles. Bandelettes de tissu nouées au poignet ou autour de la taille, etc. C’est bien sûr assez frustrant et je me heurte, je le sens bien, à des représentations qui mes sont à des années lumières et que je ne peux pas appréhender même de loin. Remarquez bien que même dans ma propre culture, même dans ma propre langue je ne suis pas certain de comprendre les représentations du monde courante dans la société à laquelle j’appartiens.
Malgré mes lacunes, je suis cependant gratifié de sourires et de rires lorsque je m’applique à tenter ma chance en en taki taki. C’est déjà ça, la communication par le rire est essentielle et elle me rassure aussi et peut-être faussement, sur la gravité de la situation. J’ai donc beaucoup de plaisir à utiliser les quelques mots appris issus pour beaucoup de l’anglais mais parfois du néerlandais ou d’une origine inconnue pour moi probablement africaine.
Rive droite rive gauche
Les patients que nous recevons vivent sur cette rive du fleuve pour la plupart. Nombre d’entre eux viennent en voiture des villages en aval d’Apatou. Les autres arrivent en pirogue, parfois de très loin après plusieurs heures sur le fleuve et avec les sauts à franchir à l’aller comme au retour. Un dispensaire surinamais distant de plusieurs heures de pirogue et que je ne peux localiser nous adresse des patients avec des lettres en taki taki qu’il m’est impossible de déchiffrer. Ces patients, qu’ils habitent en France ou non, n’ont bien sûr pas les mêmes droits. Il est remarquable que l’aide médicale d’état l’AME puisse être obtenue, au même titre que la CMU par les « étrangers » bien que ce soit complexe et que parfois, au moins dans un passé récent, quelques fonctionnaires peu scrupuleux abusent les demandeurs d’aide en se faisant payer cinq euros une photocopie normalement gratuite et à la disposition de tout un chacun.
Ici, comme sur l’Oyapock (en amont de Saint Georges) la frontière est perméable et tout le monde s’en moque et c’est fort heureux. Les étrangers ne peuvent cependant pas se rendre à Cayenne sans visa. Il y a, à l’ouest comme à l’ouest de la capitale un barrage de gendarmerie sur le fleuves Approuague à Régina à l’est et l’Iracoubo à Iracoubo à l’ouest. J’imagine qu’il est possible de descendre de la voiture avant le barrage, de traverser un peu de forêt puis le fleuve et de retrouver plus loin la voiture, mais personne n’en parle ici. Je dois être « mal fondé » comme le disent les réunionnais pour évoquer cette pensée la. Je trouve ce mélange de populations très riche probablement parce que je suis pour l’abolition des frontières mais je ne pense pas pouvoir le crier très fort.

Nous soignons tout le monde, bien sûr du mieux que nous savons, du plus que nous pouvons et ici tout se passe correctement. Il n’y a pas comme dans d’autres villes du fleuve les récriminations des « français » qui souhaitent être vus avant les « étrangers ». La présence d’une pharmacie privée nous empêche sauf urgence de délivrer les traitements qui doivent donc être en principe prescrits et donc achetés pour les « non ayant droit ». Nous avons une petite dotation en produits essentiels qui nous permet de parer malgré tout aux plus sérieuses situations.
Se poser et lire
Ici, je me pose. Dans un lieu de vie habituel on a toujours quelque chose de précis, de plus ou moins urgent à faire, toute autre affaire cessante. Ici à Apatou qu’ai-je à faire ? Travailler de huit heures à quatorze heures puis rien. Tout est alors possible. Bien que limité dans l’espace les jours d’astreinte en raison de la portée du téléphone mobile je ne suis pas limité dans le temps. Je n’ai pas de sollicitations autres que celles que je m’impose. Aussi je m’adonne en particulier à la lecture, de tout ce qui me passe entre les mains. Cela m’est très étranger de lire en journée. Il me reste comme une sensation de culpabilité d’enfant de lire alors que le soleil n’est pas encore couché. Cela peut paraître surprenant bien sûr. Lorsque j’étais enfant il y avait peu de livres à la maison. Ma mère qui aimait lire ne le faisait que la nuit, lorsque mon père, à ses côtés des œillères d’avion sur le nez, dormait. Pour lui, lire en journée était un signe de paresse. Aller à la chasse non mais lire oui. Je n’ai pas le souvenir qu’il nous ait imposé aussi cette règle. Peut-être me la suis-je imposée moi-même, par souci d’imitation. Toujours est-il qu’à La Réunion, lorsque je suis « pris » par un livre, un roman et que je m’autorise à le lire alors que le soleil brille encore j’éprouve à la fois une certaine gêne et une jubilation d’avoir enfreint un interdit.
Je n’ai donc commencé à vraiment lire que lorsque j’étais dans le bled, au Maroc et que les soirées duraient duraient, à un âge où on aimerait faire la fête tous les soirs (ce qui m’arrivait quand même) et à l’âge surtout où on récupère vite de nuits sans sommeil. Le Père blanc qui s’occupait de la prison d’Essaouira nous prêtait les livres qu’il avait à la disposition des reclus. Quelle révélation !
J’ai bien conscience du banal de ces propos cependant, alors que je commençais à exercer dans un milieu défavorisé, avec peu de moyens, les propos de Céline dans son Voyage au bout de la nuit, de Herman Hesse dans Narcisse et Goldmund, de Marguerite Yourcenar dans L’œuvre au noir et de Camus dans La peste devaient répondre, par les épidémies qu’ils décrivent et le désarroi du médecin pour Céline, à mes propres préoccupations face aux cas de typhoïde et autres misères. C’est seulement maintenant, alors que je l’écris, que je réalise que ces œuvres ont comme point commun la maladie, les épidémies.
Ici donc, je lis en plein jour si l’idée me vient, dérangé seulement par les moustiques qui vrombissent à l’entour.

La petite gravure illumine mes bas reliefs

La petite gravure illumine mes bas reliefs


Accepter l’éphémère
J’ai, bien évidemment, tenté de réparer le bas-relief de latérite qui avait beaucoup souffert des intempéries depuis avril. Je n’aurais pas dû. L’art éphémère est éphémère et ainsi doit-on l’accepter. J’ai pu redonner un visage aux personnages mais sans la force initiale.
Une critique d'art en herbe

Une critique d’art en herbe


Je me suis donc lancé dans une autre composition, d’un acte de la vie courante et qui, pour moi, n’a pas non plus la présence que j’aurais aimé y mettre. les différentes couches de terre aux couleurs imprévisibles et veinées de quartz dur participent, malheureusement parfois, à la pièce.
latérite veinée de quartz

latérite veinée de quartz


Couleurs improbables

Couleurs improbables


J’ai cependant été très heureux d’avoir près de moi un jeune garçon d’une dizaine d’années qui à l’aide de sa machette a commencé à graver la latérite. J’ai très vite vu qu’il avait des qualités pour ce faire et sa gravure sobre présentait des qualités évidentes. Lorsque j’ai compris qu’il allait, par méconnaissance, altérer son travail, je lui ai prodigué quelques conseils, qu’il a écoutés avec attention et c’était un plaisir de le voir parfois s’éloigner de son œuvre pour en apprécier les proportions. C’est mon plus beau cadeau du jour !
Mon élève

Mon élève


De l'avenir au bout de la machete

De l’avenir au bout de la machette

24

novembre

Apatou Kom baka (le retour)

Maroni vu du dispensaire, en face le Suriname

Maroni vu du dispensaire

A l’heure où d’aucun tuent puis se sacrifient pour mieux trouver, peut-être, soixante-dix mille vierges, quel intérêt pourrait-on porter à mes modestes aventures en un lieu aussi quiet qu’Apatou. La gravité des temps que nous vivons voudrait que je m’abstienne. Je ne le ferai pourtant pas, bien que très touché par ce qui arrive et me joignant à la tristesse et à la préoccupation collective.

Je suis donc de retour à Apatou. C’était une nouvelle fois comme un appel que j’ai écouté sans pouvoir en saisir le sens profond. Y-en-a-t-il un d’ailleurs ? Je ne sais.
Arrivé à l’aéroport Félix Eboué de Cayenne je retrouvais cette chaleur moite, presque étouffante, qui n’a rien à voir avec la chaleur plus douce de La Réunion. Ce n’est pas non plus la moiteur de l’Afrique où l’odeur de la terre est si caractéristique après chaque pluie. Ce n’est pas cette chaleur qui me fait revenir ici. Mais qu’est-ce alors ?
Après deux jours à Cayenne à retrouver mes chers amis je pars pour Apatou, fenêtres de la voiture grandes ouvertes. La route est toujours aussi bonne et la portion de Saint-Laurent à Apatou a même été réparée. Partout de nouveaux abatis brûlent encore. La saison des pluies tarde à venir et ces espaces brulés ne sont pas du plus bel effet.
A Apatou je trouve mon nouvel espace de vie, une grande maison, accueillante et une équipe presque entièrement renouvelée. Je m’installe donc et le silence qui m’entoure me plait. Est-ce cette solitude que je recherchais ? Possiblement oui !
Ralentir ma course
Je suis heureux à La Réunion, j’y ai mon fils et sa douce amoureuse, mes amis et un travail passionnant. J’y ai la possibilité de me retrouver seul alors que viens-je chercher ici ? Peut-être est-ce une autre solitude, une solitude que je ressens dilatée, liée au temps qui passe, s’écoulant calmement mais surement telle l’eau du fleuve Maroni, aux pieds du village.
J’ai dû toucher de près, lors de mon séjour à Camopi chez les Indiens Teko et Wayampis et sans l’appréhender ainsi, ce besoin d’espace-temps dans une certaine forme d’isolement. C’est un peu comme lorsqu’en apnée on sent le coeur ralentir et les mouvements devenir plus lents, mesurés.
Mon choix de revenir à Apatouplutôt qu’à Camopi est lié à plusieurs facteurs. Ici je suis moins isolé. Saint-laurent est à une heure de route et je peux aller facilement en forêt mais ce n’est pas le plus important. Je n’ai pas su en six mois rencontrer les Amérindiens de Camopi, probablement par réserve réciproque mais peut-être aussi parce que nos représentations du monde sont très différentes. Je n’avais pas les codes d’accès au partage de quelque relation que ce soit. Il m’aurait fallu beaucoup plus de temps et je crois que le rapport à l’alcool, toujours consommé avec excès, par eux et non par moi, m’était un frein trop important.
J’attribuais l’aggravation de cette consommation aux méfaits de l’acculturation récente. Ma lecture des voyages d’Edgard Maufrais dans les années 1950-1960 préfigure ce qui a été amplifié par l’arrivée massive d’argent des allocations familiales auquel les Français de quelque origine que ce soit ont, et c’est bien normal, légitimement droit.
Il m’est donc plus facile de vivre auprès des Alukus, sobres, et dont le mode relationnel est plus proche de celui que je connais. Je les trouve gais, rieurs, et kinesthésiques. Il est très important pour moi de pouvoir toucher l’autre. Cette communication non verbale me rassure possiblement et m’est peut-être essentielle.
Dimanche :
Lever tôt, avec le jour inondant ma chambre de la fenêtre grande ouverte. Après mon petit déjeuner favori de café, pain mou (humidité oblige), beurre salé et fromage de chèvre, je pars marcher sur l’ancien chemin qui permettait depuis Apatou de passer le saut Hermina en amont de la ville. J’y croise tout d’abord Sissiko qui avec des amis est venu piéger le picolette. Deux picolettes déjà en cage sont suspendus et appellent leurs congénères. Un des amis de Sissiko a déjà attrapé un nouvel oiseau dans un tout petit piège. Il le met dans une cage plus grande et recouvre le tout d’un tissu afin que l’oiseau de calme.
Plus tard il sera promené dans cette même cage à la boutique du chinois, au bar, dans des lieux animés. Lors du marché de Saint Laurent nombreux sont les hommes qui promènent en cage leur picolette afin que ce dernier s’habitue à la foule. Cet oiseau a un chant incroyable et ce midi un des leurs chantait sous ma fenêtre. C’est la première fois que j’en entendais un en liberté.
Ce picolette, juste attrapé vaut de cent à deux cents euros. Un picolette bien habitué aux humains et susceptible de gagner un concours de chant vaut très cher ? Certains n’hésiteront pas à échanger leur voiture contre l‘oiseau.
La première partie du chemin est jonchée de douilles de cartouches en plastique. Quel carnage a eu lieu ici ? Elles seront encore là dans cent ans. Que sont devenues les douilles en carton paraffiné que mon père utilisait lorsque j’étais enfant. Elles étaient réutilisables. Le soir nous l’aidions à faire ses cartouches. Une amorce, de la poudre bien mesurée, une bourre, les plombs de huit ou de six, une petite capsule encore en carton et nous sertissions le bord libre de la douille qui se recroquevillait et tassait le tout. Je n’avais pas pensé à cela depuis bien longtemps.
Après avoir passé la crique (aussi nommée Hermina)sur deux gros rondins, le chemin se resserre. La végétation le mange doucement. Trop loin pour que ce soit ma présence qu’il signale l’oiseau sentinelle stridule. Aujourd’hui je ne vois pas de ara mais suis récompensé de ma course lorsque trois singes m’ayant aperçu, s’enfuient, sautant gracieusement d’arbre en arbre. Du sous-bois je ne verrai rien tant la végétation y est dense cependant qu’en bordure j’ai la chance d’apercevoir quelques oiseaux bien que très hauts sur les cimes. Ici ce sont de petits pics qui martèlent un tronc mort foudroyé par l’orage il y a quelques temps. Le bruit est très discret, ce n’est pas le pic vert d’Europe mais un petit pic dont les bruits discrets me font penser à mon grand-père tendant avec des semences la toile d’un sommier qu’il refaisait après en avoir changé les ressorts cuivrés, pointant au ciel, dans un désordre parfait tel un bouquet de coquelicots dans un champ de blé. Il contraignait ensuite ces ressorts avec des cordages tendus avant que de les recouvrir de cette toile rayée à l’aide de ces petites pointes, cuivrées elles aussi et à section carrée, la toile amortissant le bruit qu’aurait du faire le marteau sur la semence.

Pic sur son vieux tronc. Écoutez, vous entendez ce petit martellement?

Pic sur son vieux tronc. Écoutez, vous entendez ce petit martellement?


Plus loin le chemin embaume et levant les yeux je vois une cime entourée du bourdonnement des abeilles mais ne vois pas les fleurs trop hautes.
Le Maroni m’apparait enfin, les rochers sont des îles tant le niveau de l’eau est bas. Je réalise que le ciel dégagé depuis mon arrivée s’assombrit fortement et je n’ai pas de plastique pour protéger mon appareil photographique. Je reviens assez vite un œil sur le chemin afin de vérifier l’absence de serpent et un autre sur les cimes afin de ne rien rater.
Toute petite crique en sous-bois

Toute petite crique en sous-bois

J’arrive à temps et la première vraie pluie de la saison est là. Je l’entends très fortement frappant les tôles des maisons voisines avant qu’elle n’arrive, brutale, sur la mienne.

Lundi (une semaine après).

Il pleut depuis le début de l’après-midi. L’orage gronde. Lorsque je sors, l’eau entoure une partie de la maison n’ayant pas eu le temps de s’infiltrer dans le sol. Les caniveaux sont ici des tranchées comme à La Réunion. Ils se rejoignent et débordent car la pente est faible. Les enfants y jouent, s’éclaboussent. L’eau est orangée de latérite contrastant avec le vert de la végétation. Ces enfants très noirs, cheveux tressés terminés par des perles bleues complètent ce tableau heureux.
De nombreuses maisons sont faites de bric et de broc et ne résisteraient pas au premier coup de vent. Mon œil zoréole réunionnais voit ça. Mais ici tout le monde s’en fiche. Normal il n’y a pas de grand vent sur l’équateur. Je ne me lasse pas de regarder ces maisons et leurs jardins non clos dans lesquels s’ébattent ces enfants, complices, la peau brillante de l’eau avec laquelle ils jouent, sous le regard parfois réprobateur d’une maman colossale vêtue d’un pagne et qui menace de sa grosse voix.

Dans le cadre de mon travail je suis aussi très surpris lorsque je vois un enfant et son accompagnant. On verrait bien une mère, un père, une sœur amener un enfant qui nécessite des soins. Il n’en est rien. Ce peut-être un cousin, une tante, un oncle enfin la liste peut-être longue.
L’idée de la cellule familiale nucléaire stricte semble aussi abolie pour le lieu de vie. J’ai cru comprendre que si un enfant est bien chez un oncle, une tante il reste. C’est lui qui choisit. Je vais vérifier ça et essayer de mieux comprendre.
Je ressens un espace d’habitation et un espace familial sans bords distincts où tout s’interpénètre. Ce n’est probablement pas aussi simple et il y a des règles et codes qui me sont inconnus.
En quelques sortes, grâce à mon ignorance je suis voyeur admiratif de cette simplicité heureuse aux bords flous.

Ce qu’il reste de la sculpture du bord de route

fresque d'Apatou

fresque d’Apatou

six mois plus tard
Après six mois (1)

6

avril

Apatou feify

Ce voyage touche à sa fin.

Le bas Maroni est une découverte pour moi. L’absence d’enclavement est une grande différence par rapport à Camopi. Sur le plan personnel, ça me permettait de quitter Apatou, en voiture pour aller jusqu’à Saint Laurent faire des provisions de bouche entre autres. Depuis Apatou la forêt est aussi accessible en quelques minutes, à pieds, au départ de la maison. Le téléphone m’autorisait un périmètre de quelques kilomètres au lieu des 500 mètres de portée des talkiewalkies de Camopi. Les oiseaux attendaient ma venue au bord de la Crique Sakura ou sur le chemin du Saut Hermina. L’oiseau sentinelle saluait mon passage. Les eaux boueuses du Maroni caressaient ma peau au retour de la marche et me débarrassaient de la poussière après un après-midi de sculpture de latérite. Chez Ala sani je trouvais les boudous au coco.
De la terrasse de la maison je voyais passer les colibris, des passereaux bleus, des pics. Le soir vers dix-sept heures ou plus tôt s’il pleuvait les grenouilles arboricoles chantaient, imitant à elle toutes, les bips de plusieurs caisses enregistreuses à la caisse du supermarché.

pic

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passereau

passereau

L’eau monte mais c’est en amont qu’il pleut
Les eaux du Maroni sont beaucoup montées ces derniers jours noyant un arbrisseau habituellement découvert. Pour autant, il a peu plu et mon parapluie se sentait inutile. En amont ce devait être le déluge et on m’apprend qu’à Camopi les pirogues accostent directement à la porte du dispensaire.
Le travail au centre de santé est aussi intéressant et varié qu’à Camopi. Notre sécrétion d’adrénaline a été bousculée lors des mises en observation d’états de mal asthmatique fréquents. Pour autant la relative proximité de l’hôpital de Saint Laurent est une sécurité et nous n’avons pas eu de décès lors de mon séjour. Les nuits d’astreintes étaient calmes pour la plupart et les consultations justifiées. Les conditions matérielles de travail sont bonnes et si les équipements de base (bureau, chaises, table d’examen) sont vraiment vétustes, tout ce qui est « technique » est de qualité.

La gentillesse de la population, sa jovialité, sa proximité m’ont profondément touché. Il fait bon vivre à Apatou.
Je suis donc parti, un peu en forêt, à pieds.

Liane tortue: les tortues montent vers le ciel la nuit pour se rapprocher de de la lune avec laquelle les tortues sont liées.

Liane tortue: les tortues montent vers le ciel la nuit pour se rapprocher de de la lune avec laquelle les tortues sont liées.

Je suis aussi parti voir pondre les tortues vertes à Awala Yalimapo et là devinez qui m’attendait au carbet dans lequel je dormais ? La petite reinette qui avait fait les centaines de kilomètres qui me séparaient de Camopi. Je n’en revenais pas de tant de dépendance.
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La ponte des tortues est un moment magique. Les orteils de tortues sont extrêmement déliés. Il faut voir avec quelle dextérité une tortue creuse son nid. Cette peau qui nous semble rugueuse est pourtant très sensible. Qu’une brindille gêne la tortue et on la voit secouer sa patte pour s’en débarrasser. Lorsqu’elle creuse le sable, si sa pelletée n’est pas suffisamment pleine, elle creuse encore un peu pour remplir de sable sa « paume » de patte (ou la plante de patte, c’est comme on veut). Au travers de sa peau presque translucide, éclairée à la lumière rouge pour ne pas déranger l’animal on voit les phalanges de chaque doigt (ou orteil, c’est encore comme on veut). Ce travail épuisant de venir sur la plage, d’avancer en deux brasses dans le sable, puis de reprendre des forces, puis encore deux brasses, puis reprise de forces, pour monter le plus haut possible, parfois franchissant un talus de un mètre, semble harassant. Ensuite il faut creuser le nid. Lorsque celui-ci de vingt centimètres de diamètre et de trente centimètres de profondeur est prêt, la tortue resserre ses pattes arrières pour protéger la ponte. Les œufs tombent par un, deux parfois trois ou quatre à la suite les uns des autres. Chaque « poussée » est séparée de la suivante par un temps de respiration. L’opération achevée, il faut boucher le nid, un peu brasser le sable autour de celui-ci pour désorienter un éventuel prédateur et retourner à la mer avant qu’elle ne descende trop.

 à la lumière rouge, après avoir creusé un peu sous la tortue pendant la ponte

à la lumière rouge, après avoir creusé un peu sous la tortue pendant la ponte

là, sous la queue le flash ne gêne pas

là, sous la queue le flash ne gêne pas

En allant à Saint Laurent sur la route je trouve un paresseux qui souhaitait traverser la route. Il est tellement lent sur ce terrain qui n’est pas le sien que son espérance de vie y est très limitée. Il peut être écrasé bien sûr ou ramassé et finir en court-bouillon. Je le prends et lui fait gagner les quelques dangereux mètres qui le séparent d’un avenir plus prometteur.

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Finalement c’est plus sur la route qu’en forêt que j’aurais vu des animaux telle cette magnifique couleuvre qu’on nomme « n’gouma » ici et que j’ai encouragée à rebrousser chemin vers la végétation alors qu’elle aussi voulait traverser la chaussée.

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la couleuvre  N'gouma

la couleuvre N’gouma

En Forêt les animaux me voient certainement mais mon œil n’est pas assez exercé et puis l’oiseau sentinelle signale à tout le monde ma venue à moins que ce ne soit qu’une légende.
Pour voir les animaux je suis donc…. Allé au zoo de Cayenne afin d’apercevoir un jaguar, un tamanoir, les singes hurleurs, les attelles et quelques oiseaux de plus près comme une harpie.

harpie, rapace monumental

harpie, rapace monumental

attelle

attelle

La route qui mène à Apatou est pour partie creusée dans la latérite. Ce sont là de grands remparts de trois mètres, parfois en escaliers comme le seraient des pyramides. Les couleurs sont incroyables de gris, d’ocre, de violets, de oranges et de rouges avec des veinures de quartz ou de mica reflétant le soleil. Avant de partir d’Apatou, je n’ai pas résisté à aller taquiner cette latérite à la recherche d’un passage de Gauguin. J’ai pu dégager en quelques heures une petite fresque. Le croirez-vous ?

fresque d'Apatou

fresque d’Apatou

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30

mars

Apatou fo

Rappel historique
Colin Niel dans la postface de son roman « les hamacs de carton » Edition Babel noir, polar guyanais bien informé sur les us alukus et les difficultés administratives de Suriname et de la Guyane française, résume ainsi :
Les Noirs-Marrons ou Businenge, sont les descendants d’esclaves noirs révoltés ou enfuis des plantations avant l’abolition de l’esclavage… issus essentiellement des plantations de cannes à sucre et de café du Suriname. D’abord réfugiés en forêt profonde pour éviter d’être repris, ils se sont ensuite installés sur les rives des grands fleuves.
Les Ndjukas furent le premier groupe à gagner leur liberté, reconnue par un traité de paix avec le pouvoir colonial (du Suriname) dès 1760. Ils se sont installés sur le Tapanahoni, affluent du Maroni, côté surinamien, ainsi que sur le Maroni, dans la région de Grand Santi.
Les Alukus, également appelés bonis n’ont quant à eux été reconnus libre qu’en 1860, après plusieurs guerres contre les autorités hollandaises et françaises mais également contre les Saramakas et les Ndjukas
(déjà libérés). Ces derniers, alliés de Hollandais depuis 1760, s’étaient en effet engagés dans leur traité de paix à traiter en ennemis les autres nègres-marrons.
Il est resté longtemps une défiance des Alukus envers les autres peuples businenge. Les effets de cette défiance semblent s’estomper et les unions sont assez fréquentes, favorisées probablement pas la proximité linguistique, la proximité relative résidentielle et de proches habitudes de vie.

C’est à toi de prouver qui tu n’es pas!
Je suis tout d’abord surpris qu’il y ait autant de difficultés à établir la filiation voir la nationalité des gens qui viennent au centre de santé. Nous recevons tout le monde et j’en suis très heureux. Seulement nombreux sont ceux qui ne peuvent bénéficier de la nationalité française ou même de la nationalité surinamaise. Nés soit d’un côté du fleuve, soit de l’autre, parfois au milieu même du Maroni sur un îlet qui s’appelle providence (le mal nommé) à plusieurs heures de pirogue en amont d’Apatou, ces enfants n’ont pas été déclarés à la naissance, parfois ne sont jamais allés à l’école et arrivent ici à 18 ans ou plus, en mauvaise santé et il est alors difficile de les faire bénéficier des soins les plus appropriés.

Guyanais? Surinamais?

Guyanais? Surinamais?

Dans tous les cas, c'est un grand pêcheur de piranhas

Dans tous les cas, c’est un grand pêcheur de piranhas

A camopi, il n’y avait pas de pharmacie privée et nous avions une dotation pharmaceutique qui permettait de répondre aux principaux besoins des « sans-papiers ». A Apatou la présence d’une pharmacie nous oblige à délivrer des ordonnances classiques et l’accès aux traitements et donc pour beaucoup de ces « apatrides », un problème majeur, aggravé lorsqu’il s’agit d’un traitement pour une affection chronique. L’arrêt intempestif d’un traitement pour l’hypertension par exemple n’est, en effet, pas exempt de dangers.
Heureusement, il n’y a pas de laboratoire pharmaceutique à Apatou et nous pouvons faire des examens biologiques à toutes les personnes qui le nécessitent.
Vivant en Guyane française, avec une famille éparpillée des deux côtés du fleuve, élevé par une tante ou une grand-mère, comme c’est souvent le cas ici, il faudra donc prouver, avant de pouvoir espérer avoir la nationalité française, que l’on n’est pas enregistré comme né au Surinam. Pour ce faire il faudra patienter des heures voir des jours à Paramaribo, le temps que l’enquête soit faite par les autorités du pays, mais n’étant pas non plus encore français, on se trouve donc au Surinam en situation irrégulière. Ensuite seulement, puisqu’il faut bien être né quelque part, c’est le procureur, qui après avoir lui-même procédé aux vérifications auprès des autorités surinamaises, permettra l’accès à la nationalité française. Je suis d’ailleurs, malgré mes propos antérieurs, fier que malgré la complexité des formalités il y ait ainsi la possibilité de devenir français.
Il faut vous dire que cela me rappelle ma propre expérience, bien qu’aux conséquences moindres évidemment. Né en France, de parents français, ayant fait mon service militaire sous le drapeau français je n’ai pas fait la démarche d’avoir une carte d’identité française, mon passeport me semblant suffisant. Lors de mon inscription à l’université, il y a une quinzaine d’années, on me demande un certificat de nationalité française qui ne peut s’obtenir qu’au vu de la carte nationale d’identité ou de l’extrait de naissance. Je demande à ma famille de se rapprocher de la maire de ma commune de naissance où l’on refuse de me délivrer ce certificat. En effet je suis alors marié à une femme d’origine néerlandaise (qui, et c’est le comble, a, entre-temps, pris la nationalité française) et je dois prouver que je ne suis pas devenu néerlandais !
Je n’ai rien fait de tout cela et d’inscription en inscription l’université s’est lassée de sa demande. Il est cependant clair que je suis très attentif à ne pas perdre mon passeport bien qu’en lui-même il ne soit pas une preuve de nationalité française !

Au travers des branches de mon jardin

Au travers des branches de mon jardin

Quelques solutions
Pour les patients Surinamais c’est plus simple. S’ils peuvent prouver leur résidence en Guyane française depuis trois mois, en faisant valoir par exemple leur fréquentation du centre de santé à trois reprises au moins, ils peuvent bénéficier de l’Aide Médicale d’Etat qui leur permet de bénéficier des mêmes droits que la CMU pour une période déterminée. Je suis très heureux de cela et j’espère que la politique française ne basculera pas dans des extrêmes qui pourraient priver ces gens de l’accès au soin !
Tout n’est pas rose pour autant. Lorsque vous faites, en bonne et due forme une demande d’Aide médicale d’Etat, il faut compter trois à quatre mois pour l’obtenir, pour une période de un an, mais à la date de la demande. Il ne reste donc plus que neuf mois de prise en charge.
Au fond, les puissances ont tracé des frontières sur les fleuves, parce que ça leur semblait naturel peut-être, dans un partage du bien des populations sans leur demander leur avis et sans se préoccuper de la vraie vie d’un fleuve et des communications qui préexistaient à l’élaboration de ces limites. C’est un Mur de Berlin, un rideau, heureusement pas de fer, mais administratif pesant et discriminant assez révoltant.
J’entends parfois quelques personnes,qui comme moi touchent des sur-rémunérations, critiquer les Alukus qui feraient de nombreux enfants pour, selon eux, toucher les allocations familiales. Il n’en est rien. Sur la rive d’en face, au Suriname, les mêmes Alukus ont aussi beaucoup d’enfants et il n’y a pas d’allocations. Qu’en est-il de ces enfants, voire de ces adolescents dont la naissance n’a jamais été déclarée ? Si les allocations familiales étaient un enjeu ces enfants seraient déclarés. Non, il y a beaucoup d’enfants parce que les gens ici aiment avoir des enfants et que le produit de l’abatis, la chasse et la pêche des pères suffit à nourrir ces enfants qui participent aussi aux travaux d’abatis et qu’ici on s’habille de rien.

Il est agile, gentil et poli mais existe-t-il?

Il est agile, gentil et poli mais existe-t-il?

Je n’ai pas le recul suffisant pour déclamer des vérités. Je relate seulement mes impressions subjectives j’en conviens.
Enfin je vois un peuple heureux, qui tape un peu dans l’écosystème que nous aimerions, nous, préserver après avoir largement détruit le nôtre. Je vois un peuple qui ne montre pas un alcoolisme important, qui ne fume pas ou peu. Les seules personnes que j’ai vues ivres étaient métropolitaines! Les jeunes bien sûr touchent un peu au kali le « zamal » local, mais ça reste anecdotique et dans tous les cas ça ne semble pas avoir de répercussion très importante.
Miroir, dis-moi quelle image nous renvois-tu de notre propre société pour juger celle-ci ?
Alors qui sommes-nous pour oser donner des leçons. L’histoire de ce peuple est douloureuse et bien qu’à mon avis, pour la plupart, les conditions de leur vie sont meilleures ici que celles des descendants de leurs ancêtres restés en Afrique, nous devons qu’en être heureux, enfin moi je le suis.

Une jeune Hmong, cet autre visage de la Guyane

Une jeune Hmong, cet autre visage de la Guyane

Promis la prochaine fois je vous parlerai de serpents, tortues et paresseux, en somme je vous parlerai de mes rencontres !

23

mars

Apatou Dii

Grave le grage
Philippe, mon collègue est parti, à pieds jusqu’au saut Hermina, à une heure et demi de marche du village. Ce saut ne peut être franchi en pirogue à la saison sèche et ce chemin assez large permettait jusqu’à il y a peu de le contourner. Des travaux financés récemment permettent, par un court passage bétonné de franchir ce saut imposant sur le Maroni et le chemin venant d’Apatou n’est plus utilisé. La végétation y reprend ses droits assez rapidement mais il reste pour l’instant facilement praticable, à pieds, sans risque de se perdre. Des deux ponts qui enjambaient un fossé et une crique (un petit affluent du maroni) il ne reste qu’un passage en latérite étroit pour le fossé et deux gros troncs d’arbre pour enjamber la crique.

Le pont de la crique

Le pont de la crique

Philippe a eu la chance de voir quelques singes dans les futaies et sur son chemin un redoutable grage à grands carreaux, ce serpent redoutable se dorait au soleil et à l’arrivée de Philippe, après un volte-face violent, le serpent s’est enfuit dans les herbes.

J'ai photographié ce grage-cii l'an passé

J’ai photographié ce grage-cii l’an passé

Bien sûr ne voulant pas être en reste, dès le lendemain alors que Philippe était d’astreinte au village et moi libre, j’ai pris le même chemin magnifique. Le terrain est vallonné et coupe à ses débuts une ou deux collines de latérite orangée du plus bel effet sur le vert dominant. Les passiflores sauvages envahissent le chemin, plus propice à leur essor que ne le serait la forêt profonde.

forêt

Passiflore en boutons

Passiflore en boutons

A quelque distance une douce odeur m’attire vers des fleurs en trompettes et là, s’envolent, pour se reposer à quelques mètres, deux engoulevents qui tentent de se confondre avec la roche du sol. Je ne les aurais bien sûr pas vus sans m’approcher des corolles blanches.

Les corolles odoriférantes

Les corolles odoriférantes

engoulevent  se prenant pour un caillou

engoulevent se prenant pour un caillou

engoulevent démasqué

engoulevent démasqué

Engoulevent m'ayant à l'oeil

Engoulevent m’ayant à l’oeil

C’est bien là le problème : comment regarder, où regarder ? J’allais jusqu’au saut et regardais un moment le fleuve et le saut bouillonnant par endroits mais encore praticable en pirogue. A mon retour, j’entendais les singes, mais sans les voir et mes pas faisaient s’envoler un couple de gros perroquets. J’étais bien trop occupé à regarder où je posais les pieds et n’ai aperçu que le mouvement des branches abandonnées par les oiseaux. Les arbres sont si hauts et la végétation si dense qu’il faudrait un œil bien plus exercé que le mien pour profiter pleinement de la balade. Pour compliquer ma tâche l’oiseau sentinelle, que je n’ai jamais vu mais qui, lui, me voyait sans doute, criait si fort que tous les animaux à l’entour me savaient (à l’exception des serpents qui sont sourds) quand moi j’ignorais leur présence.
Sur le chemin d’ Apatou, juste avant le village, au loin un abatis sur lequel une famille travaille. Lourd labeur que de couper les arbres dans un axe précis qui permettra différentes cultures, bruler les branches puis planter et entretenir.

l'abatis

l’abatis

au téléobjectif 600

au téléobjectif 600

A mon retour des enfants ont demandé de les prendre en photo. L’idée m’a plu bien sûr, tant il me semble mal aisé, ici, de prendre des photos. J’étais un peu inquiet car bien souvent les clichés, ainsi obtenus, sont emprunt d’artifice. C’était sans compter l’imagination de ces enfants chafouins.

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nouvelle pose

nouvelle pose

Dire d’abord « bonjour »

Ici, lorsqu’on vous croise on vous salue et dès le début de l’après-midi c’est « bonsoir ». Partout, dans la rue, à pieds ou en voiture on vous dit bonjour. J’ai compris que si j’interpellais quelqu’un « Excusez-moi, s’il vous plait, pourriez-vous me dire etc. » Il y manquait le « bonjour, excusez-moi… ». J’avais l’impression d’être poli mais ne l’étais pas. Ce sont ces petites choses qu’il me faut apprendre.
Tous les jours ou presque et bien souvent pendant la sieste on frappe à ma porte et non seulement on frappe mais on crie « toc-toc, Monsieur ». J’ai intérêt à répondre sinon ça dure. Il y a là devant la porte une jeune fille de onze ans ou moins qui vend des sortes de beignets, ou de petits chaussons à la sardine, du gâteau coco ou au chocolat pour quelques piécettes jaunes. Lorsque je félicite son courage elle me répond que oui, elle travaille dur pour cet argent, que ce n’est pas comme en Colombie où à onze ans ce ne sont pas des beignets que vendent les petites filles de onze ans ! Un jeune garçon à peine plus âgé a proposé de couper l’herbe du jardin. Ensemble on est allés acheter l’essence pour sa débroussailleuse. Vous pensez bien que j’ai surveillé son travail, j’aime trop couper l’herbe moi-même ! Et bien c’était parfait et surtout il était si fier de lui que je ne pouvais que le féliciter chaleureusement.

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Cherchez l'intrus

Cherchez l’intrus (photo Philippe Gautier)

18

mars

APATOU TU ( prononcer tou)

Jeudi 12 mars, le petit été.
Il fait beau depuis deux jours. C’est le petit été qui ne dure que quelques semaines avant de nouvelle pluies. Il est agréable de voir le ciel d’Apatou autrement que bas et gris. Est-ce la raison pour laquelle presque personne n’est venu consulter aujourd’hui ? Les enfants sont à l’école, les adultes ont dû partir travailler sur les abatis. Ce matin en quittant la maison alors que le soleil était encore bas, il éclairait, sur le bord de mon chemin, un enfant de trois ans peut-être, nu, qui se douchait, seul, avec une boite de conserve au robinet de son jardin sans clôture. La case en bois, grisée de champignons n’était qu’à quelques mètres, reliée à ce point d’eau par un sentier de terre, entretenu par le piétinement. La végétation qui ici ne cède pas sa place était fraichement coupée et le vert de l’herbe, éclaboussé d’eau, renvoyait, comme la peau de l’enfant, des éclats de lumière. Après ça la journée de travail peut apporter ce qu’elle veut de difficultés.

Est venu le temps pour les tortues de pondre
Lundi 16
Le temps reste clément et le ciel la plupart du temps dégagé. Ce week-end je ne travaillais pas et suis allé sur la côte, à l’embouchure du Maroni, à Awala-yalimapo par une belle route traversant la forêt puis une zone plus marécageuse pour arriver chez les Indiens. C’était très étrange de trouver là, les faciès connus à Camopi mais habillés à l’européenne. Lors de la nuit sans lune j’ai quitté le carbet dans lequel m’attendait mon hamac et suis allé sur la plage essayer de voir la ponte de tortues vertes. C’est vraiment impressionnant de voir ces bêtes de 150 kilos produire autant d’efforts pour gravir la plage et jusqu’à des talus dépassant de plus d’un mètre la plage afin d’aller en sécurité pondre leur centaine d’œufs. J’avais cependant l’impression étrange de déranger.
Le spilotes pullatus
Alors que Philippe, mon collègue se promenait ce même dimanche à 500 mètres de nos maisons il a croisé un serpent qui traversait le chemin. Un chien perdu qui s’était joint à Philippe s’en est pris au serpent. Celui-ci, agressé s’est mis en accordéon, tous muscles bandés et la queue vibrant (mais sans bruit) comme le ferait la queue du crotale de mon imaginaire. La détente fût fulgurante et le chien malgré les coups portés, par trois fois, revenait à la charge. Ce qui m’a impressionné sur la vidéo c’est la vitesse de propulsion de la tête du serpent, la distance parcourue et la faculté à ouvrir autant sa gueule. A la réflexion, et au vu de la taille des proies de serpent (celui-ci, de plus de deux mètres est amateur de poulets), je peux comprendre l’ouverture de cette gueule mais je ne l’imaginais pas possible lors d’une attaque.

Position de stress(photo Philippe Gautier)


(Photo Philippe Gautier) l’attaque (photo Philippe Gautier)
La reprise au centre de santé est marquée par un grand nombre de crises d’asthme dont le responsable serait un nuage de poussières venu du Sahara. Je ne sais pas ce qu’il en est sur l’Oyapock où j’avais constaté peu d’asthme l’an passé.

(Photo Philippe Gautier)

Nuit sur le Maroni, à gauche le centre de santé (photo Philippe Gautier)

Je suis impressionné par la consommation de préservatifs que nous laissons à disposition. Il y a là une liberté à aborder la sexualité avec les patients que je n’ai pas connue dans les différents « ailleurs » qu’il m’ait été permis de voir. Il est vrai que le SIDA est important dans l’ouest de la Guyane et la transmission presque exclusivement sexuelle. Il y a cependant parfois une rationalité qui m’échappe. Un jeune homme vient voir le résultat de son test et se sert deux grosses poignées de préservatifs. Je le félicite de sa « grande forme » et l’interroge sur ses pratiques. Il est ce que je dirais très actif et me conte qu’il a plusieurs partenaires régulières avec lesquelles il ne se protège pas. Il met cependant un condom lorsqu’il a des relations au Surinam ou sur les sites d’orpaillage. Systématiquement demandais-je ? Non pas systématiquement. Il a deux autres techniques pour savoir si une femme est saine. Il porte parfois une « corde » autour de l’abdomen et si, portant cette corde, il n’a pas d’érection c’est que la femme n’est pas saine. Il a aussi un anneau ouvert, en fer, qu’il tient de son grand-père et qu’il porte au-dessus du biceps de son bras gauche. Si le biceps reste gonflé sous l’anneau c’est que la femme n’est pas saine, alors il s’abstient ou met un préservatif !

(Photo Philippe Gautier)

Fourmi croisée hier au centre de santé (photo Philippe Gautier)


de la famille des vautours, charognard

Urubu de la famille des vautours, charognard

Le kikiwi et le martin pêcheur

Le kikiwi et le martin pêcheur

Le même kikiwi ou son frère avec une hirondelle, juste pour  visualiser la taille du martin pêcheur

Le même kikiwi ou son frère avec une hirondelle, juste pour visualiser la taille du martin pêcheur

à la lisière de la forêt, le long du chemin

Passiflore sauvage, à la lisière de la forêt, le long du chemin

10

mars

APATOU PREMIERE

Transgression
Je tiens tout d’abord à remercier Stéphane Fraise d’avoir accepté que j’écrive sur ce site qu’il a créé pour son expérience à Camopi, expérience d’un « Doc sur l’Oyapock » et qui devait ne concerner que des écrits médicaux ou sociologiques. Déjà lorsque j’ai pris sa suite sur le blog, j’ai enfreins ces règles. S’il se pouvait que j’ai un regard éventuellement pertinent sur l’approche médicale de la situation il m’était absolument impossible d’avoir, ne serait-ce que l’ébauche d’un avis sociologique. Je pense que même en me bornant à être descriptif, avec un regard d’ethnographe plus que d’ethnologue, j’aurais commis des erreurs d’appréciation tant nos cultures sont éloignées. Aussi ne vous ai-je abreuvé que de moi-même, de mes pensées, de mes petits maux et mots.
Alors n’étant plus à une transgression près je vais vous parler sur ce même blog, de mon séjour à Apatou sur le Maroni. Rien à voir avec l’Oyapock ni avec une approche sociologique. Rien que mon regard, subjectif, alimenté de mes projections, de mes fantasmes, de ma perception.
Je gardais une certaine frustration de mon séjour à Camopi. J’étais en pleine forêt et je ne l’ai pas vue. J’étais coincé sur le kilomètre de chemin bétonné du hameau et n’ai pas su demander aux Amérindiens de me faire découvrir leur pays. Lorsque j’ai eu cette possibilité de venir à Apatou, ville modeste le long du fleuve et maintenant reliée à Saint Laurent du Maroni, en aval, par une route très belle bien que par endroits défoncées de nids de poules, j’ai saisi l’occasion.
Après le plaisir de revoir l’équipe responsable des centres de santé décentralisés qui m’accueillit fort bien je partais pour Apatou.
Je ne suis pas, ici, en « situation isolée » comme c’était le cas à Camopi.
Encore faudrait-il définir ce qu’est une situation d’isolement. Maxime faisait remarquer que ce mot était assez mal employé, même pour Camopi. L’isolement n’a de sens que s’il est rapporté à une problématique. Isolement médical possiblement, isolement nutritionnel partiellement en raison d’habitus différents, mais probablement pas isolement humain puisque j’étais entouré d’Amérindiens et de mes copains du centre de santé
Apatou ville aluku
Ici donc pas d’isolement. La forêt est à portée de main, le fleuve coule au pied du centre de santé, le super marché Ala sani (toutes choses) selon mon approximation taki-taki est assez bien achalandé et j’y ai trouvé des sortes de « boudous » à la noix de coco qui garantissent, pour mon retour, mon poids de départ. J’ai aussi acheté un marteau et un ciseau à bois pour, si le cœur m’en dit, aller tailler la terre à la recherche d’une autre œuvre de Gauguin, qui sait ?
Ici je dispose d’une grande maison avec jardin, succinctement équipée mais très fonctionnelle avec une varangue côté cour agréable.
Le centre de santé, vaste maison en bois sur pilotis n’est pas bien neuf et une partie de l’équipement mériterait d’être changée cependant tout ce qui permet de travailler est au top. L’équipe est constituée de deux médecins et de quatre infirmières. Une sage femme assure les activités de PMI et me frustre des consultations d’obstétrique sauf en cas de pathologie. Pour autant le travail ne manque pas et contrairement à la population amérindienne, les Alukus souffrent de maladies chroniques quasi inexistantes sur l’Oyapock : diabète et hypertension artérielle surtout. La génétique y est pour beaucoup de même que les habitudes alimentaires où les féculents et le sel sont pris en quantités. Les patients sont des montagnes de muscles assez souvent bien enrobés. Les courbes des femmes sont plutôt très marquées mais plus dans le genre contrebasse que dans le genre bouteille de Perrier des vénus Botériennes.
La peau des Alukus est très sombre et me semble fine. Les Créoles réunionnais la qualifieraient de « bleue ». Je dois dire que je ne chercherai pas noise à ces jeunes gens musclés dignes d’appartenir au casting de Gladiator.
Le taki-taki
Pour le peu que j’ai pu percevoir, les personnes que j’ai rencontrées sont avenantes, souriantes et la relation facile, limitée bien sûr par la langue pour moi avec nombre de personnes. En effet le français est assez mal compris par une partie de la population et encore moins parlé. La langue usitée est le taki-taki et si ce terme parait péjoratif à certains, je n’y vois moi, rien de péjoratif dans le sens où lorsque je demande à une personne si elle parle français, elle me répond « non, taki-taki ». Cette langue serait à l’origine la langue commune, apprise dès les côtes de l’Afrique, par les esclaves issus de tribus et de pays différents. Plutôt que de dire des âneries sur le taki-taki « mélange étonnant d’anglais, de néerlandais, de portugais et dialectes africains » je préfère vous renvoyer sur Internet lire : taki-taki de HAL ou sur le site de l’IRD (proposé sur la même page et dont l’article est signé des mêmes auteurs).
Toujours est-il qu’il y a en Guyane plusieurs variantes de cette langue selon les groupes rencontrés. Je vais m’y mettre un peu parce qu’il n’est pas aisé de déranger sans arrêt Mérienne, la secrétaire aluku ou Bérengère, l’infirmière polyglotte. Si-don (prononcer chidon) asseyez-vous ! Ce n’est pas si loin de l’anglais. Bon, pour le reste je demande aux patients bilingues et je partage des fous rires lorsque nous abordons des sujets intimes. Docteur je veux un vermifuge. Ok comment dit-on « j’ai les fesses qui grattent ? » é kasi mi gogosé (prononcer kachi). « mais ‘gogo’ ce sont les « joues de fesses (diraient les Créoles de la réunion) » lui-dis-je, les vers ça démange vraiment plus bas ! « é kasi mi kakapas » (et là fou rire parce que « le trou du cul » c’est vulgaire).
Voilà, ça va bien m’occuper car figurez vous qu’en ce moment…. Il pleut tous les jours et, bien que je sorte un peu de la ville pour aller marcher en lisière de forêt ou sur de larges chemins entre deux averses, il m’arrive assez souvent d’être à la maison et de lire, alors pourquoi ne pas apprendre un peu de taki-taki aluku ?

1

septembre

Suite et point.

L’auriez-vous cru ? Le temps qui s’étirait comme une femme au soleil s’éveillant de la sieste, se précipite maintenant. Il s’écoule plus vite de ma main sablier. Resserrer les doigts pour le retenir est vain, seules les crampes répondent à mes efforts. J’ai gouté chaque instant de ce temps de réclusion comme je le faisais toujours des lamelles de fromage que je m’octroyais chaque jour. Il me faut me rendre à l’évidence, François Villon que j’apprenais à l’école avait raison. Le temps s’en va, Madame, las, le temps non, mais nous nous en allons…
Louise est partie convoler en justes noces (je ne sais pas pourquoi on dit « justes »noces et je suis preneur des explications). Jusqu’à lors, j’ai vu partir trois médecins, deux infirmiers. Je n’avais plus le choix. J’étais le prochain sur la liste des départs. Mon temps est maintenant compté en Guyane. Toujours ce fichu temps, impitoyable.
Ce que j’ai compris de moi, en ce lieu d’isolement, c’est que j’ai besoin d’un ordre avec des horaires, ce que m’a offert le travail, non comme une valeur d’existence mais comme une sécurité temporelle, un rythme, une respiration. J’aurais pu imaginer que la liberté de l’emploi du temps puisse être une chance. C’est peut-être le cas pour certains. Je sais que ce n’est pas le cas pour moi. Lorsque je ne travaillerai plus il me faudra trouver une rythmicité dans une ou plusieurs activités qui puissent me combler ou occuper le temps. Déjà, au Sud-Soudan, en 1986 et en situation d’isolement j’avais ressenti cela. Je dépérissais alors, ne pouvant travailler auprès de la population Maadi réfugiée d’Ouganda et fuyant Okello et ses sbires, que le matin, n’ayant pas d’interprète l’après-midi. Je ne travaillais que cinq jours par semaine car, avec leur accent inimitable, les bonnes-sœurs disaient « We are not worrrrking on saturrrday morning ! ». Le couvre-feu le soir et les alentours peu sûrs en raison de la présence des rebelles du SPLA, interdisaient toutes sorties, même en plein jour, et au loin on entendait parfois le bruit du canon. Pour tenir je m’étais fait un programme que je respectais à la lettre et à l’heure précise, lever, déjeuner, travail, déjeuner, sieste, une heure de médecine tropicale, une heures d’anglais, une demi- heure pour écouter la radio du SPLA et apprécier son approche, une heure à lire le National Geographic (vieux numéros), une heure de footing autour des bâtiments du monastère austère, douche, repas avec les frères, coucher, lecture et extinction des feux. A Camopi, bien que restreint, l’espace n’est pas aussi confiné et je pouvais partager des repas, des moments de partage, cependant je sentais cette sécurité des horaires pour le travail, des horaires pour fixer le bouchon.
Je n’ai pas eu de problème de santé. trois fois seulement une puce chique, un ectoparasite. La femelle de un millimètre vit dans le sable. Elle fixe son rostre sur la peau puis s’enfonce, grossit et atteint la taille d’un petit pois blanc, une baie de gui pour Gentilini. Elle pond ses œufs puis sort ou meurt en place. Sous l’ongle ou dans un pli c’est rapidement mais assez modestement douloureux. On l’enlève avec une aiguille et c’est tout en général. Raymond Maufrais raconte qu’en 1950 un homme en avait une qu’il voulait montrer à ses amis à son retour en métropole. La lésion s’est infectée et il a fallu l’amputer du pied. Je ne vous montrerai donc pas mes puces chiques. En dehors de cela je me suis cassé un orteil avec de l’emmental, un accident domestique et c’est tout.
J’ai eu la chance d’avoir toujours des compagnons motivés, enthousiastes et dynamiques. Après jean-Marc parti ensuite sur le Maroni, Maud partie au Sierra-Leone se battre avec MSF en pleine épidémie d’Ebola où elle risquait sa vie, en pleine jeunesse, alors que ce devrait être à la riche O.M.S d’assumer ce rôle, après Jean-Yves parti lui aussi, je partageais ensuite avec Gianluca, ce jeune médecin italien plein d’entrain, curieux, chaleureux. Je lui passe le « bébé ». Je me dépossède de ce que j’ai investi au centre de santé. Lucie l’infirmière est partie vivre sa nouvelle aventure de maman dans la creuse, Benoît l’infirmier restera fidèle au poste, à ses histoire de Belge, à la bière et à la Cachaca (le rhum brésilien). Après trois ans passés à Trois-sauts il est un pilier infirmier plein de connaissances et de sérieux, bien qu’il veuille donner de lui une image d’éternel branleur, il ne fait qu’illusion. Il y a aussi Sylvain, infirmier lui aussi, remplaçant, plein de sagesse.
Sylvine notre secrétaire et Christelle notre ASH nous offraient leur premier sourire du matin.
Je n’aurais travaillé qu’avec de belles personnes et c’est une chance inestimable.
J’ai dû séparer le projet associatif des femmes, du projet global d’amélioration de la santé les concernant. En effet les responsables de l’association ont du mal à mobiliser les femmes dont la compréhension des enjeux est trop peu concrète pour être appréhendée en si peu de temps. Les choses se feront lentement ou ne se feront pas. Les lois françaises compliquent les actions. Il faut une assurance pour les femmes qui prendront des cours de gymnastique ou de self défense. Il leur faudra aussi un certificat médical, comme on m’en demande à La Réunion pour des cours d’aquagym et comme il est arrivé qu’on me demande pour des cours de piano ou de violon (je vous jure que c’est vrai).
Il me fallait quelqu’un vivant à Camopi, capable d’investir le projet, de communiquer avec les instances étatiques, les mécènes et partenaires et déterminé à passer les rênes à une femme motivée dès que possible. J’ai trouvé Mario, qui, avec sa bonne humeur et sa serviabilité me remplacera à cette fonction. Tout se met donc en place, sûrement et la construction du carbet refuge pour femmes menacées d’être battue, vraiment l’idée la plus lumineuse du projet, devrait voir le jour.
Il est amusant de rappeler que l’idée d’écrire un projet est née de la rumeur sur la stérilisation des femmes après des frottis pathologiques et qui étaient hospitalisées à Cayenne. Pendant quatre mois je n’ai pas fait de frottis ou en ai rarement proposés. Les deux derniers mois j’ai convoqué les femmes pour ce faire et elles viennent et acceptent volontiers l’examen. Il me serait doux de penser que nous avons su acquérir une légitimité au fil du temps. Je ne le saurai jamais.
J’ai eu pendant ce séjour le soutien total des gendarmes, en poste fixe et de Claude, bien sûr, philosophe inconnu du public mais aussi d’Olivier Thierry et de Charles. Les gendarmes mobiles ici pour trois mois m’ont accueillis et Mado m’a conseillé et accompagné pour la pêche, Nico m’a donné ses photos.
Benoît du Conseil Général a toujours été là et bien d’autres encore dont le travail et la compétence nous ont permis de travailler mieux.
J’ai donc quitté Camopi, tout doucement, par la pirogue du petit matin brumeux. Oiapoque m’a reçu pour une nuit avec douche chaude et un sorbet après le dîner. Puis ce fût Saint-Georges avec une sortie pour trouver les grenouilles, la nuit, les pieds dans l’eau, dans ce qu’on appelle une crique ici et qui est un ruisseau.
Depuis hier dimanche je suis à Cayenne et au bord de la mer j’y ai vu plus d’oiseaux que dans tout mon séjour en forêt.
Je vais passer quelques jours à découvrir un peu la région cependant l’aventure sur le fleuve Oyapock ici se termine… et le pakou se rit de moi!
Emilie doit prendre le relais en fin d’année alors qu’elle doit officier à Trois-Sauts, en amont de Camopi.

Danse des poissons

Danse des poissons


idem

idem


idem

idem


idem

idem


enfant

enfant


Jeune Amérindienne

Jeune Amérindienne


Nid de mouches à feu

Nid de mouches à feu


Iguane à Oiapoque

Iguane à Oiapoque


Arbre à boulets, Cayenne

Arbre à boulets, Cayenne

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Busard Cayenne

Busard Cayenne