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mai

Rayon de soleil au petit matin 2 -Le retour-

Tel un voleur retournant sur le lieu du crime pour « se servir encore », je suis reparti à l’Ilet Moulat, au petit matin blême. Pas de soleil ce jour là. La crue de l’Oyapock n’était pas terminée. Les arbres baignaient encore dans une nappe d’eau peu profonde. De la vapeur s’en échappait formant non pas du brouillard mais une atmosphère particulière un peu comme l’idée que je me fait des bayous de Louisiane. Le calme régnait, de l’air émanait une certaine tendresse. Mon ami Pillou dirait « ça s’peut pas de l’air tendre, il a pété un boulon ». Oui je sais que « ça s’peut pas », mais je m’en moque, c’est comme ça, l’air était « tendre ». Je le sais j’y étais. Peut-être que c’est mon âme qui le voulait ainsi. Après certains jours plus pénibles que d’autres, j’ai besoin, parfois, de composer un monde quiet où la douceur de l’air me cajole de ses bras.
Je retournais donc dans ce sous-bois au bord de la rivière. La jeune femme qui m’avait tant ému n’y était plus, évidemment et puis vous ne m’auriez pas cru. Cependant, alors que je marchais sur l’herbe immergée, le clapotis de mes pas comme seul compagnon et lorsqu’à un moment je me retournais, sur la berge d’en face, de l’autre côté du bras d’eau, m’est apparue une femme arbre d’une grande présence. Une fée avait eu la délicate attention, pour moi seul je le sais, de statufier la beauté du premier jour. Elle se dressait maintenant devant moi, immobile telle une statue de sel de Sodome, mais sans culpabilité.Femme Arbre*
Son attitude, sa coiffe et ses bras branches se découpant sur un fond de ciel lumineux par contraste, étaient saisissants.
Alors m’est revenue en mémoire une autre image sans photo. 1995, île d’Anjouan aux Comores. Sylvie et moi, en mission pour Médecins Du Monde, revenons de Moya et tentons de joindre Mutsamoudou la « capitale ». Notre vieille voiture n’a plus de roue de secours. La route est maculée de nids d’autruches. Nous sommes inquiets, l’avion que nous attendons déjà depuis deux jours viendra-t-il ? Arriverons- nous à l’aéroport avec cette vieille voiture, sur cette route où nous avons déjà crevé deux fois. Nous somme franchement préoccupés lorsqu’en haut d’une colline, de ces collines qui vous cachent la route à venir, comme en haut d’une montagne russe, sur le bas-côté de l’asphalte percé bordé d’une frange de terre ocre, apparait une femme, grande, un fagot de bois sur la tête. Elle se découpe sur un ciel bleu intense. Elle n’est pas couverte du chiroumani rouge et blanc classique à Anjouan et qui enveloppe des femmes souvent boteresques. Elle est vêtue sobrement, sombrement. Sa robe noire, sa taille ceinturée d’une étoffe brune et la vision en contre-plongée l’agrandissent encore. La noblesse de son port est accentuée par la position du menton qu’on pourrait croire arrogant s’il ne s’agissait pour elle de maintenir le fardeau dont elle assure l’équilibre d’un bras. La marche promet d’être longue en absence de village proche et sous un soleil brûlant. Vision fugitive malgré la lenteur de notre approche hasardeuse. Elle apparaît, nous la croisons, elle disparaît dans la poussière que nous soulevons. Je comprends aujourd’hui que cette image longtemps oubliée, à laquelle je n’ai plus pensé depuis presque vingt ans, était là, prête à surgir lors de l’intervention d’une fée amérindienne sur le bord du fleuve Oyapock.
Je rentrais à mon logis franchement de bonne humeur et décidais, en ce jour chômé d’aller pêcher. Alors que je cherchais des vers pour taquiner le pakou qui se rit de moi, je tombais sur une roche un peu dure que je dégageais lentement à l’aide d’un couteau. Poterie, pierre plus dure, je n’avais pas d’idée. Avançant dans ma tâche je vis surgir de la terre les formes d’un corps délicat. Avait-il été déposé là par la fée de la femme arbre? Je ne sais.
Je découvrais ainsi un corps de femme de style khméro-amérindien en latérite rouge. Je ne savais pas que les Khmers avaient franchi les frontières de l’Amazonie. C’était bien une de ces Apsaras, femmes en pierre rugueuse dont seuls les seins sont lisses, doux au toucher, polis et patinés par les milliers de mains qui s’y sont posées au fil de temps parfois troublés. Il me souvient que cela porte bonheur de caresser ces seins mais il y a peut-être d’autres raisons que j’ignore. Oui il y a probablement d’autres raisons comme favoriser la grossesse ou la lactation. Il y a toujours des raisons un peu magiques à de telles pratiques. Quelque puisse en être la raison, il est si doux de caresser un sein qu’on ne saurait s’en priver lorsque la coutume nous y encourage. La mienne d’Apsara a les seins rugueux. Il me reste quelques mois pour les caresser, pour ne pas perdre la main et qui sait, peut-être vont-ils même s’animer ces seins !P1000946b
Je vais creuser encore à la recherche de vers de terre. Les pakous peuvent maintenant me craindre. J’ai les bonnes grâces d’une fée.
* La Femme Arbre, photo de Léa Bourse au marais de Kaw. Avec son aimable autorisation.


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