27

avril

Rayon de soleil au petit matin

Jeudi matin à notre arrivée au centre de santé une femme nous attend. Son mari handicapé moteur est souffrant. Il nous faudrait trop de temps pour aller à pieds jusqu’à son domicile. Notre infirmier, Benoit, propose d’utiliser sa pirogue personnelle pour ce faire. Par chance, il ne pleut pas. Mieux encore, il fait beau et le soleil perce au travers des nuages.
Nous remontons l’Oyapock pendant seulement dix minutes. Benoit ne connaît pas la place des écueils, notre voyage est lent. Ces quelques rayons de soleil ont l’effet de la pluie sur les escargots. Beaucoup de monde sur le bord du fleuve. Quelques femmes en camisa* lavent le linge, des enfants jouant autour d’elles. Les hommes en kalimbé** sont sur le moteur de leur pirogue. Les arbres défilent, à droite la France, à gauche le Brésil mais partout les mêmes Amérindiens. Un homme dans une petite pirogue des bois pagaie lentement et lance sa ligne, un coup à gauche, un coup à droite imitant ainsi le plouf d’un monbin tombant spontanément de l’arbre sous lequel il se trouve. Il pêche le pakou brésilien puisqu’il est de l’autre côté de cette frontière invisible qui sépare nos deux pays. Peut-être est-il encore du côté français, il faudra demander au pakou. Les enfants, la plupart d’entre eux nus, sont déjà sur les branches.
Nous arrivons sur cette autre rive de l’Ilet Moulat, que je n’ai pas encore explorée. Là se trouve un hameau très amérindien. Quelques cases sur pilotis entourent une place irrégulièrement herbue. Des auvents abritent de grandes marmites qui doivent servir à faire ou à stoker le cachiri***. Les femmes en camisa s’affairent autour d’un feu à la fumée épaisse de bois mouillé. Dans une de ces maisons l’homme souffre d’une vilaine pneumopathie (mais qui répondra bien au traitement).
Lorsque nous regagnons la pirogue, face à nous dans le sous-bois envahi par l’eau en crue du fleuve grossi par les pluies, un jeune couple se lave. L’homme et la femme sont à quelque distance l’un de l’autre. L’eau leur monte aux chevilles. Homme en kalimbé rouge de rigueur ici, femme en camisa unie, rouge également, descendant à mi-cuisses. Les rayons encore obliques du soleil transpercent les frondaisons encore éparses à cet endroit, tels des coups d’épées laser. Ce couple est beau. Le soleil illumine leur peau cannelle et leurs cheveux jais. Assurément je regarde cette femme avec plus d’attention que son Apollon de compagnon. Je ne perçois pas bien son visage, mais le profil est avenant. Son corps ne semble pas avoir subi de grossesse précoce comme c’est souvent le cas ici. Son ventre me paraît plat, ses seins sont légers. C’est surtout le soleil sur cette peau ambrée et ces cheveux bleu-noirs qui fascinent. Elle lève un instant les bras, tire ses cheveux en arrière pour laisser ruisseler l’eau sur ses reins cambrés. La lumière douce, reflétée dans l’eau à ses pieds, inonde l’espace. Cette lumière, le calme inattendu, à si peu de distance de Camopi, cette image édénique, justifient à eux seuls ce voyage. Il n’y aura pas de photo. Cet instant ne peut être enfermé dans un cadre. Appareil à la main je ne pouvais voler cet instant à l’intimité. Instant naturel, quotidien, rehaussé là par le reflet de la lumière sur l’eau mais qui, dans tous les cas, ne m’appartenait pas, les acteurs ne percevant pas l’émotion qu’ils suscitaient. Grâce à ces lignes je fixe à jamais cet instant. J’en « immortalise », en quelque sorte, les contours et j’enrichis ma bibliothèque émotionnelle personnelle.
*Camisa : pièce de tissu, portée par les femmes, généralement colorée, d’environ soixante centimètres de large, portée par les femmes à la manière d’un paréo mais beaucoup plus court, bien au-dessus des genoux.
**Kalimbé : Pièce de tissu rouge, porté par les hommes, de quarante centimètres de large enserrant le sexe et ses attributs, maintenue par un cordon autour de la taille, laissant un pan antérieur et un pan postérieur arriver à mi-cuisses
*** Cachiri : bière locale à base de manioc detoxifié et de patate douce, à l’origine le manioc était mâché par les femmes pour favoriser la fermentation. Ce n’est plus le cas actuellement !

P1000816 le même jour à quelques pas de l’histoire


3 commentaires à “Rayon de soleil au petit matin”

  1. Gm974

    Merci de nous faire partager un peu de ton aventure « camopiesque ».
    Immortaliser ce moment par un croquis serait sympa!
    Bisous

  2. Francine

    Merci pour ce voyage virtuel. J’ai l’impression de voir mes enfants de Madagascar avec le sourire et cette joie de vivre. Merci encore.
    Bisous

  3. manu

    la description orale de cette rencontre originelle était elle aussi emplie poésie et de sensualité. je suis honoré que tu me lai racontée lors de mon petit week end passé chez maud

Laissez un commentaire