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août

Rencontre avec le passé

En arrivant à Camopi, je ne savais pas ce qui m’attendait, je ne savais pas ce que j’attendais. Je souhaitais vivre un rêve, un de mes nombreux rêves d’enfant. En effet depuis l’enfance, attiré par « l’autre » et encouragé en cela par les souvenirs de mon père, qui sa vie durant, nous a parlé de son expérience malgache comme de l’aventure de sa vie, je voulais voir le monde. Enfant, déjà, mes parents ont bien voulu m’abonner à « Tout l’Univers », à condition que je lise tous les articles, ce que je n’ai pas toujours fait. Ce qui se passait dans les étoiles ne m’intéressait guère. En revanche, les expéditions d’Amundsen ou de Scott, au pôle et la vie des peuples maintenant dits « premiers » me passionnaient. Je n’ai pas connu d’autre enfant qui, comme moi, allait chercher dans le Bottin l’adresse des ambassades et écrivait à ces dernières pour avoir des informations sur leur pays. Je leur écrivais que c’était parce que je devais faire un travail scolaire sur leur pays. Je recevais donc des documents pour l’immigration, alors encouragée, vers le Canada et l’Australie ainsi que deux cartons de livres sur l’URSS incluant la vie de Lénine et, de Chine, le Petit livre rouge de Mao. Je découvrais ensuite dans les courriers de l’UNESCO, Angkor mais aussi Auroville alors financés en partie par cette organisation. Je n’avais pas vraiment d’argent de poche mais ma mère a toujours accepté de m’offrir le prix d’entrée aux « Connaissances du Monde ». Puis au cours de mes études il y a eu « Grands Reportages » avec un magnifique documentaire sur le Cachemire indien, ses lacs et ses oiseaux.
Les jeux étaient faits. Je voyagerai. Je verrai le monde.
La chance m’a permis de faire mon service militaire en qualité de coopérant dans un village du Maroc. Je savais tout, ils ne connaissaient rien. Ensuite ce fût le Niger où j’avais accepté un poste dans une mine d’uranium et n’en suis pas trop fier. Je savais tout, ils ne savaient rien. Puis, voulant me rapprocher du Madagascar mythique de mon père, j’entraînais ma jeune épouse à La Réunion. Nous n’avions pas d’argent, c’était soit un petit hôtel, soit une location de voiture et alors il fallait dormir sur la plage. Nous avons fait les deux. D’une approche paternaliste dans le lointain sillage du Dr Schweitzer, puis activiste du Dr Kouchner je m’engageais à Médecins du Monde. Prétentieux je l’étais et certainement le suis-je encore. Cependant il était grand temps de comprendre que ce monde auquel j’aspirais tant n’avait pas attendu les blancs pour se soigner, pour donner un sens à tout cela, pour chercher et trouver des solutions aux problèmes de santé. Il était grand temps de montrer un peu de modestie et de comprendre que le paternalisme et l’activisme ne servaient que moi-même et que les gens que nous rencontrions avaient moins à apprendre de nous que nous à apprendre d’eux.
Quelle chance ce fût de comprendre cela. Je pouvais perdre de ma superbe et redevenir l’enfant curieux que j’avais été jadis. A nouveau j’ai pu regarder, écouter, sentir, toucher ce monde que mon orgueil occultait.
Aussi, en venant en pays amérindien pour vivre ce rêve, je n’avais que peu d’attentes, uniquement un désir de forêt, d’animaux, de visites en pirogue. Je n’avais en revanche aucune attente ou idée sur le peuple que j’allais rencontrer. Je n’ai volontairement rien lu sur le sujet avant mon arrivée ici. Je voulais ressentir avant que de comprendre. Je souhaitais que la vie sur place et les rencontres soient le chemin, qu’elles soient mon chemin.
J’ai été déçu par mes attentes de forêt.

La forêt: photo de Nico

La forêt: photo de Nico

Elle ne se donne pas comme ça la forêt et en conséquence je n’ai pas vu de nombreux animaux ou oiseaux que j’affectionne pourtant d’épier. Je n’ai pas connu non plus, de visites des villages environnants, en pirogue, dans le cadre de mon poste de médecin à Camopi. La lecture « d’aventure en Guyane » de Raymond Maufrais, mort seul, pas très loin d’ici, sur un affluent de la Camopi et ses difficultés à survivre dans cette jungle peu hospitalière, me permet d’apprécier ce qu’est réellement la forêt, ses pièges et la connaissance nécessaire pour l’appréhender. Les reportages, les photos, comme le disait Claude Lévi-Strauss sont des clichés esthétiques parcellaires. Ils sont ce que l’on « donne à voir », soit pour valoriser l’espace, soit pour consciemment ou inconsciemment exposer la chance « d’avoir vu » et de « savoir montrer ». Une nouvelle fois, je ne m’exclue pas du lot. Je suis aussi ainsi.
Forêt, photo de Nico

Forêt, photo de Nico

Forêt encore, photo de Nico

Forêt encore, photo de Nico

Toucan sur un abattis en forêt, photo de Nico

Toucan sur un abattis en forêt, photo de Nico


Qu’ai-je appris après quatre mois en pays amérindien sur ce peuple ? Rien. Ai-je vraiment rencontré des Amérindiens ? Non. Ma réserve est-elle responsable ? C’est possible. Peut-être aurais-je dû exprimer ma curiosité. Je ne sais si j’aurais pu, mais je suis sûr de ne pas avoir su, pas osé.
Aussi à un mois de mon départ, je n’ai, moi aussi, comme dans les reportages, qu’une vision parcellaire encore que déformée par ma culture, mes valeurs, l’éducation construite au fil du temps de ma vue, de mon ouïe. J’ai serré des mains, partagé des saluts, cependant kinesthésique que je suis, je n’ai pas pris des gens par le bras, n’y ne les ai étreints, même dans les moments difficiles ou alors ceux qui se prêtaient à mon contact étaient Brésiliens ou Créoles. Je sais que ce n’est pas de l’indifférence, mais plus certainement une pudeur, une forme de respect ou une lassitude de ne voir que des gens de « passage » venir travailler ici avec lesquels il est vain de s’investir.
Alors qu’ai-je trouvé ici, sinon moi-même ? Un peu plus loin sur le chemin, sur Mon chemin. La distance que j’ai souhaité prendre avec les affres du monde a été, je crois, une bonne décision, évitant ainsi de me laisser envahir par des évènements bien souvent consternants et liés, d’une façon ou d’une autre, au pouvoir ou à la recherche de celui-ci.
Alors adolescent, j’avais vu un reportage lors d’une séance de Connaissance du monde sur la Guyane. Un film de 1968. On y voyait des Indiens, leur vie, leurs coutumes. Ce souvenir restait ancré en moi bien que devenu confus au fil du temps. Il y a quelques jours, vint à passer une équipe de cinéastes dont le plus âgé, Michel Aubert, avait réalisé le reportage vu dans ma jeunesse. Il revient, quarante-six ans après, sur le lieu du premier tournage filmer à nouveau ces mêmes amérindiens de Trois-Sauts dont je vous ai parlé précédemment. Incroyable, non ? Il souhaite faire ce reportage pour « boucler la boucle » de sa vie de reporter. Il est accompagné, comme la première fois, de sa femme Madeleine mais aussi d’un jeune cinéaste Eric et de son assistante, la délicieuse Emilie, portrait craché de Romy Schneider dans Sissi Impératrice. Tous ont un charisme incroyable, un regard émerveillé. Michel a bien voulu m’offrir une copie du film de 1968 et j’aurai plaisir à le montrer à ceux de mes amis qui le désireraient.
Film de Michel

Film de Michel

Idem

Idem


Tout a changé, bien sûr, mais l’essentiel est en partie préservé.
Raymond, il y a 46 ans, Photo piquée dans le film, sans autorisation, pardon Michel.

Raymond, il y a 46 ans, Photo piquée dans le film, sans autorisation, pardon Michel.

Le même 46 ans après, le peigne est toujours dans les cheveux, enfin une de mes photos dans cet article

Le même 46 ans après, le peigne est toujours dans les cheveux, enfin une de mes photos dans cet article

L’autre soir, alors que je partageais une bière, que je n’aime pas mais n’ai pas osé refuser avec Bertrand, un Amérindien de trente ans, il me disait « Nous ne voulons pas que la vie change, nous ne voulons pas de touristes, nous voulons rester comme ça. Nous ne voulons pas de la société de consommation, de l’attachement à des vêtements de marque ». Savons nous entendre cela, nous qui voulons leur inculquer l’esprit du travail et de ses bienfaits ? Les plus jeunes veulent les tennis de marque, les casquettes de rappeurs. Le déchirement est à venir, la déchirure est entamée.


3 commentaires à “Rencontre avec le passé”

  1. manu

    un billet plein d’humanité, de respect, …de sagesse. j’en connais pleins de comme toi à 30 ans !

    tu parlais d’un réalisateur qui revenais sur les lieux sa jeunesse. même si c’est pas la même personne, j’ai de suite pensé à cet article du guyaweb : http://www.guyaweb.com/actualites/news/sciences-et-environnement/en-amazonie-le-chamane-davi-kopenawa-menace-de-mort/

    savoure le dernier mois qu’il te reste à ressentir ce pays

  2. Gigi

    C’est drôle les coïncidences le soir où je lisais ton blog, passait sur Arte à deux heures du mat’!!
    Évidemment je l’ai vu. C’est pas vraiment dans ton coin, mais bon
    Chronique d’une mort annoncée
    Il y a quelques années, quand la presse a commencé à relater les effets désastreux sur l’environnement de la ruée vers l’or en Amazonie, Daniel Schweizer s’est souvenu de Parana, le petit indien, un des livres de la série “Enfants du monde” paru en 1954. Agé de 8 ans, il avait lu les aventures du petit garçon aux cheveux longs. “Il me faisait rêver”. Alors, en 2005, Daniel Schweizer a décidé de retrouver Parana. Et chaque été, durant quatre ans, il a filmé la “chronique d’une mort annoncée”, dans un décor somptueux de forêt dense et de fleuve scintillant mais bourré de mercure : “Dirty paradise” . Entrecoupé d’images en noir et blanc filmées lors de la réalisation du livre sur Parana, le film montre des enfants qui hurlent de joie en sautant dans le fleuve, mais aussi l’inquiétude des adultes.
    site officiel : site : http://www.dirtyparadise.net

  3. Gigi

    Allez, je me lâche!!
    J’ai pensé comme Manu: j’en ai connu des cons à trente ans
    Puis je me suis rappelé ce que disait Aragon: « C’est avec les jeunes sots, que l’on fait les vieux cons! »
    Je voudrais quelques part te « rassurer ». Tu ne le savais pas, mais tu ne devais pas être complétement perdu à 30 ans.
    Tu sais comme nous disions: Moins con qu’on ne le dit, mais plus qu’il ne le pense
    Je t’en crawle

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