22

novembre

Rendez-vous

Rendez-vous

 

Quel hasard que nous nous soyons retrouvés pour ce rendez-vous !

 

Nos parcours étaient si différents. Tu étais né 13 ans après moi. À l’autre bout du monde. Dans l’État de l’Amapa ? Le Para ou l’Espirito Santo ?
Pendant que je grandissais tranquillement dans notre riche Europe, tu te débrouillais de ton côté pour survivre. C’était dans une favela ou à la campagne ?

 

Comme quelques milliers d’autres, tu as fini par venir tenter ta chance dans ce petit morceau de France aux frontières poreuses. Tu étais garimpeiro. L’or, la forêt, la boue, les lances à haute pression, l’alcool, le mercure. Et toujours l’or.

 

Destins éloignés. Quelles chances avions-nous de nous rencontrer ?

 

Il y a quelque temps que tu ne te sentais pas bien. Comme d’autres de tes camarades du chantier d’ailleurs. Mais tu encaissais et tu continuais à ravager la forêt et à remuer la terre. Tu avais le choix peut-être ?

 

Et puis il y a deux semaines, une nouvelle crise de palu. Ce n’était pas la première, tu connaissais les symptômes. Méchante cette fois-ci. Tu as décidé de retourner vers ta famille à Ilha Bela, ce village de Far West installé de l’autre côté de l’Oyapock, pas loin de Camopi.

 

Ceux qui n’ont pas l’habitude pourraient dire que ce n’était qu’une centaine de kilomètres à faire. Mais, ici, les unités ne sont pas les mêmes. Les prix chez les garimpeiros, ce n’est ni en euros ni en réal, mais en grammes d’or. Les distances en pirogue se comptent en litres d’essence. Celles à pied, en jours de marche.

 

Trois jours de pirogue. Et puis huit jours de marche à travers la jungle. Avec la fièvre, les douleurs et les vomissements. Tu les as faits. Il ne s’agissait pas de louper notre rendez-vous.

 

Quand tu es enfin parvenu chez toi, tu t’es écroulé. Ta famille t’a remis dans une pirogue et, avec les policiers fédéraux, ils t’ont amené à notre dispensaire, le seul poste de soins à 5 heures à la ronde.

 

Ils sont arrivés, ils t’ont déposé sur notre ponton : tu ne tenais pas debout, tu parlais un peu, ça semblait confus.

 

Moi, j’étais là pour ce rendez-vous. Rapidement, Florence et Lucie m’ont rejoint. C’est la saison sèche : depuis deux mois, on n’avait eu qu’un seul palu et toi tu avais la mauvaise pioche, un falciparum.

 

On a commencé les soins, on a pris tes constantes, on savait que c’était sérieux : quinze jours à se traîner un falci, c’est vraiment pas bon. Dans les livres que j’avais lus, on disait bien qu’il fallait démarrer le traitement sans tarder et stabiliser le patient dans les premières heures.

 

Les premières heures ? Tu ne nous les as pas laissées. On a galéré pendant 20 minutes à essayer de te poser une voie veineuse. Comme tu t’aggravais, je me suis décidé à te mettre une voie jugulaire. Je me suis étonné de facilité : c’était ma première !

 

On a branché la quinine et tu as continué à t’enfoncer. Très vite. Dix minutes plus tard, ton cœur lâchait. Intubé à la hussarde, on a commencé le massage cardiaque. Quarante minutes que tu étais chez nous. On a essayé, on a fait ce qu’on a pu tous les trois. Ça n’a pas suffi.

 

Quand je l’ai dit à ta belle-mère qui était là, elle était triste. Bien sûr, elle a pleuré. Mais elle n’a pas eu l’air surprise et c’est moi que ça a étonné. Tu n’étais pas le premier qu’elle voyait mourir et tous savent que c’est la loi des garimpeiros : tu vas en forêt, tu ramènes de l’or pour ta famille et, parfois, tu ne reviens pas. Et c’est comme ça.

 

Comme je me suis senti petit et impuissant ! J’avais déjà vu de la grosse réanimation mal finir. Quand j’étais interne ou stagiaire, quand je n’étais qu’un subalterne dans le dispositif. Là, pour la première fois, je n’avais personne au-dessus vers qui me tourner et pour demander « qu’est-ce qu’on fait ? » Seul responsable.

 

Seul coupable ? On a passé plusieurs jours avec Florence à se refaire le film, à chercher ce qu’on avait loupé, ce qu’on aurait pu mieux faire. Peut-être pas grand-chose. Mais si ?

 

Voilà, c’était ça notre rendez-vous. Nos deux chemins qui partaient de si loin pour finir par se croiser ici, au milieu de nulle part.

 

Est-ce que tu pensais que ce serait un petit médecin français qui te fermerait les yeux pour tes 28 ans ? Et moi, est-ce que je pensais avoir si vite ce goût d’amertume et de révolte dans la bouche en arrivant à Camopi ?

 

En fait, j’aurais préféré que tu n’aies pas à me rencontrer.

 


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