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mai

Sainte C.A.F de l’effet pei.

L’effet pei, à La Réunion, c’est l’effet du zamal, du cannabis, redoutable s’il en est.
Le quatre ou le cinq de chaque mois un hélicoptère se pose, des hommes en armes et gilets pare-balles en sortent, portant les allocations du mois. Le six du mois Camopi, petite bourgade, s’emplit de gens venus des campements avoisinants et de Trois Sauts, bien plus haut sur l’Oyapock à une journée de pirogue. C’est le jour de la C.A.F.
Tous viennent chercher la C.A.F., les allocations du mois. Depuis quelques jours déjà ils sont sans le sou. La boutique ne se donnait que peu l’occasion d’ouvrir. La queue s’installe pour la journée, femmes, hommes, enfants en bas âge dans leurs tupoïs (portes bébé en coton tissés « main » très seyants et pratiques).
La boutique vide de tout s’est dotée de bière pour l’occasion. Les Amérindiens Teko et Wayampi ont l’habitude de boire le cachiri, la bière de manioc, peu alcoolisée. Ils en boivent des quantités phénoménales. Quand il y a trop-plein, ils vomissent, là, presque sur leurs pieds, et recommencent à boire. Les hommes, les femmes, tous boivent le cachiri. L’ivresse, légère, est lente à venir.
Leurs estomacs sont habitués à ces grandes quantités, aussi lorsque la C.A.F. « arrive », tous boivent mais cette fois de la bière, importée du Surinam voisin et du rhum, toujours les mêmes quantités mais avec l’effet pei. Ils sont ivres, tous plus ou moins mais tous quand même. Au sol une jonchée* de cadavre de bières (dans le sens de cannettes de bière et non de linceuls, ce qui irait mieux avec cadavre, j’en conviens).
* j’emploie ce mot par « clin d’œil » à un ami qui aime le prononcer avec l’accent charentais)
Le six de ce mois j’étais de garde. Vingt et une heures, une urgence. On vient me chercher chez moi, de toute urgence puisqu’il en s’agit d’une d’urgence. Pas le temps d’y aller à pieds. On me sollicite et insiste pour que je parte en pirogue, pour aller plus vite. « Accroche-toi », me dit le pilote ivre lui aussi comme ses acolytes (non je ne la ferai pas celles des acolytes alcooliques). La crue de la Camopi (la rivière) permet un atterrissage presque à la porte du dispensaire et en tous cas, la vitesse nous projette sur la pelouse. Je me précipite sur l’homme gisant. Il aurait fait un malaise et présente après examen un coma éthylique. Constantes prises, je rassure et propose que les lurons rapportent leur encombrant ami à la maison, cuver tranquille. Au moins dans un hamac, il ne risque pas de mourir noyé dans son vomi comme c’est le cas sur un matelas. Mais rien n’y fait. Tous ont peur car l’homme ne bouge pas. Une injection de sérum glucosé le réveille pour un temps et rassure notre troupe qui prend enfin la route, enfin le fleuve, avec leur fardeau.
Minuit, nouvelle urgence, une femme s’est fait trancher le mollet par son mari, à la machette. Ivres tous les deux. En arrivant vers le dispensaire, leurs accompagnants remarquent une femme gisant sur un ponton, le visage explosé. Ils la portent jusqu’à nous alors qu’on examinait la plaie de jambe. Elle est inconsciente et saigne déjà depuis un bon moment. Elle est inconsciente parce que ivre elle aussi. Elle a eu un accident de pirogue alors qu’elle rentrait de Vila Brasil où elle était allée boire pour un peu moins cher. Elle s’est encastrée dans une autre pirogue et aurait pu être décapitée. Elle a réussi à apponter, l’autre pirogue ne s’en inquiétant pas. Après avoir tant bien que mal comprimé la plaie du visage et avoir nettoyé, autant que faire se peut tout autour, je suture à larges points cette plaie, à vif, avec l’ivresse l’anesthésie était déjà générale ! Puis nous revenons à cette jambe de la première femme, moins ivre mais quand même un peu, pour des points profonds puis superficiels, devant son mari un peu penaud de son forfait, un mari un peu mari quoi, mais qui, à la fin des soins, accompagne sa femme bras dessous, jambe dessus au carbet familial. Le gendarme passé là me dit qu’on ne fait pas souffler sur le fleuve, « c’est pas dans les textes ». Donc bourrez-vous la gueule mais rentrez chez vous en péniche ! y-a pas de points qui sautent, y-a même des points (de suture) qui se font.
Il est alors temps de redonner à la dame à la pirogue un nez plus présentable mais qui saignait peu et donc pouvait attendre. Pas d’anesthésie non plus, pas besoin. Alors que je lui refaisais le nez, elle empestait le mien de nez. Je ne pouvais pas respirer par la bouche dans laquelle je tenais ma lampe pour un éclairage décent sinon optimal. Le beau nez fini, j’aurais bien mis le mien de bonnet mais de nuit. Il était déjà quatre heures et pendant que je contrôlais qu’il n’y avait pas de lésion abdominale à l’échographie (plutôt je devrais dire « tentais de contrôler » parce qu’en écho je ne suis pas une flèche), pendant ce temps, disais-je, nous avons envoyé quérir le mari de la dite-dame. Bourré lui-même il ne s’est pas déplacé, aussi ai-je du (je ne sais pas s’il faut un accent sur le u ?) la veiller, enfin pas vraiment la veiller car je me suis, malgré tout, allongé sur le lit voisin. Relevé une fois pour prendre ses constantes, j’ai pu un peu m’assoupir, bercé par ses ronflements qui me rassuraient sur son état.
Le sept mai était enfin là, jour J C.A.F. + 2. Comme c’est le jour de l’anniversaire de mon fils et que je ne travaille ni le soir ni le lendemain férié, je pars à l’étranger pour fêter ça et pour la distanciation vous comprenez.

Deux minutes plus loin, j’y suis à l’étranger, au Brésil (prononcez braziouuuuu). Et là que trouve-je ? Tout Camopi est là, femmes, hommes, adolescents, tous buvant, les petits enfants jouant à leurs pieds et sachets de chips à la main. On me hèle « ahhhh docteuuuuuuur » d’une vois abiérée (ils ne boivent pas de vin). Je fuis et me réfugie dans la petite église bleue, avec une pensée pour Lisemée, ma petite patiente des hauts de chez moi, à La Réunion, qui me fait de délicieux petits plats et à qui ça ferait plaisir de me voir mettre les pieds dans une église.
Pensez-vous que je porte un jugement sur ces agissements et beuveries ? Certes non. La moitié de la C.A.F. y est passée. On sera un peu tranquilles, un temps. Ils se remettront au cachiri jusqu’au six du mois prochain. c’est « Voyage au bout de la nuit » sous de « Tristes tropiques ».

Mais non, je ne porte pas de jugement, je suis seulement un peu triste pour eux et très en colère envers une administration française et de lois appliquées avec « Égalité », sans discernement. Une administration qui n’a jamais cherché à comprendre l’histoire de ce peuple, ses représentations, ses aspirations.
Alors oui, les Amérindiens d’ici font beaucoup d’enfants, peut-être pour toucher la C.A.F., l’argent braguette comme on dit à La Réunion. Mais peut-être pas seulement. Il y a d’autres raisons que je commence à comprendre et dont je parlerai peut-être plus tard, lorsque je serai plus sûr (là je sais qu’il faut un accent sur le u).
Si j’étais né ici, Wayampi ou Teko peut-être participerais-je à ces beuveries et dirais-je, moi aussi au médecin passant là, « Ahhhh docteuuuuuuur » une bière à la main.

Camopi, vue de Vila Brasil

Camopi, vue de Vila Brasil

Vila Brasil, vue de Camopi

Vila Brasil, vue de Camopi

Panoramique, vue prise à Vila Brasil, l'Oyapock de gauche à droite et la Camopi s'y jetant (en face).

Panoramique, vue prise à Vila Brasil, l’Oyapock de gauche à droite et la Camopi s’y jetant (en face).

La jonchée de cannettes

La jonchée de cannettes


6 commentaires à “Sainte C.A.F de l’effet pei.”

  1. Valérie Weiss

    Aaaah j’attendais mon feuilleton hebdomadaire… cet épisode là était fameux !
    Merci pour ces récits ! A la tienne 😉
    Valérie

  2. Valérie Weiss

    PS: Alors maintenant tu sais mettre les photos dans le texte ! Faire des progrès en informatique de Camopi, c’est inattendu !

  3. Sam

    A ta santé papa ! Je t’embrasse et pense à toi.

  4. jeanine & elliot

    Cher Doc’,
    A travers vos récits on découvre une population Française dont nous ignorons beaucoup leur mode de vie. Merci de nous
    faire partager vos exploits… Prenez soin de vous. Bises

  5. Alain

    La vache !… ça décoiffe !
    bise
    Alain

  6. roger de st gilles/hts

    Bravo PUILIPPE , tu nous fais rêver . Tu nous décris parfaitement avec tous les détails un autre monde qui est bien réel mais que beaucoup ignorent. Chaque jour apporte son lot de découvertes nouvelles , en somme c’est comme ici ! sauf qu’elles sont bien moins attrayantes !
    Amitiés MARY & ROGER

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