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septembre

Suite et point.

L’auriez-vous cru ? Le temps qui s’étirait comme une femme au soleil s’éveillant de la sieste, se précipite maintenant. Il s’écoule plus vite de ma main sablier. Resserrer les doigts pour le retenir est vain, seules les crampes répondent à mes efforts. J’ai gouté chaque instant de ce temps de réclusion comme je le faisais toujours des lamelles de fromage que je m’octroyais chaque jour. Il me faut me rendre à l’évidence, François Villon que j’apprenais à l’école avait raison. Le temps s’en va, Madame, las, le temps non, mais nous nous en allons…
Louise est partie convoler en justes noces (je ne sais pas pourquoi on dit « justes »noces et je suis preneur des explications). Jusqu’à lors, j’ai vu partir trois médecins, deux infirmiers. Je n’avais plus le choix. J’étais le prochain sur la liste des départs. Mon temps est maintenant compté en Guyane. Toujours ce fichu temps, impitoyable.
Ce que j’ai compris de moi, en ce lieu d’isolement, c’est que j’ai besoin d’un ordre avec des horaires, ce que m’a offert le travail, non comme une valeur d’existence mais comme une sécurité temporelle, un rythme, une respiration. J’aurais pu imaginer que la liberté de l’emploi du temps puisse être une chance. C’est peut-être le cas pour certains. Je sais que ce n’est pas le cas pour moi. Lorsque je ne travaillerai plus il me faudra trouver une rythmicité dans une ou plusieurs activités qui puissent me combler ou occuper le temps. Déjà, au Sud-Soudan, en 1986 et en situation d’isolement j’avais ressenti cela. Je dépérissais alors, ne pouvant travailler auprès de la population Maadi réfugiée d’Ouganda et fuyant Okello et ses sbires, que le matin, n’ayant pas d’interprète l’après-midi. Je ne travaillais que cinq jours par semaine car, avec leur accent inimitable, les bonnes-sœurs disaient « We are not worrrrking on saturrrday morning ! ». Le couvre-feu le soir et les alentours peu sûrs en raison de la présence des rebelles du SPLA, interdisaient toutes sorties, même en plein jour, et au loin on entendait parfois le bruit du canon. Pour tenir je m’étais fait un programme que je respectais à la lettre et à l’heure précise, lever, déjeuner, travail, déjeuner, sieste, une heure de médecine tropicale, une heures d’anglais, une demi- heure pour écouter la radio du SPLA et apprécier son approche, une heure à lire le National Geographic (vieux numéros), une heure de footing autour des bâtiments du monastère austère, douche, repas avec les frères, coucher, lecture et extinction des feux. A Camopi, bien que restreint, l’espace n’est pas aussi confiné et je pouvais partager des repas, des moments de partage, cependant je sentais cette sécurité des horaires pour le travail, des horaires pour fixer le bouchon.
Je n’ai pas eu de problème de santé. trois fois seulement une puce chique, un ectoparasite. La femelle de un millimètre vit dans le sable. Elle fixe son rostre sur la peau puis s’enfonce, grossit et atteint la taille d’un petit pois blanc, une baie de gui pour Gentilini. Elle pond ses œufs puis sort ou meurt en place. Sous l’ongle ou dans un pli c’est rapidement mais assez modestement douloureux. On l’enlève avec une aiguille et c’est tout en général. Raymond Maufrais raconte qu’en 1950 un homme en avait une qu’il voulait montrer à ses amis à son retour en métropole. La lésion s’est infectée et il a fallu l’amputer du pied. Je ne vous montrerai donc pas mes puces chiques. En dehors de cela je me suis cassé un orteil avec de l’emmental, un accident domestique et c’est tout.
J’ai eu la chance d’avoir toujours des compagnons motivés, enthousiastes et dynamiques. Après jean-Marc parti ensuite sur le Maroni, Maud partie au Sierra-Leone se battre avec MSF en pleine épidémie d’Ebola où elle risquait sa vie, en pleine jeunesse, alors que ce devrait être à la riche O.M.S d’assumer ce rôle, après Jean-Yves parti lui aussi, je partageais ensuite avec Gianluca, ce jeune médecin italien plein d’entrain, curieux, chaleureux. Je lui passe le « bébé ». Je me dépossède de ce que j’ai investi au centre de santé. Lucie l’infirmière est partie vivre sa nouvelle aventure de maman dans la creuse, Benoît l’infirmier restera fidèle au poste, à ses histoire de Belge, à la bière et à la Cachaca (le rhum brésilien). Après trois ans passés à Trois-sauts il est un pilier infirmier plein de connaissances et de sérieux, bien qu’il veuille donner de lui une image d’éternel branleur, il ne fait qu’illusion. Il y a aussi Sylvain, infirmier lui aussi, remplaçant, plein de sagesse.
Sylvine notre secrétaire et Christelle notre ASH nous offraient leur premier sourire du matin.
Je n’aurais travaillé qu’avec de belles personnes et c’est une chance inestimable.
J’ai dû séparer le projet associatif des femmes, du projet global d’amélioration de la santé les concernant. En effet les responsables de l’association ont du mal à mobiliser les femmes dont la compréhension des enjeux est trop peu concrète pour être appréhendée en si peu de temps. Les choses se feront lentement ou ne se feront pas. Les lois françaises compliquent les actions. Il faut une assurance pour les femmes qui prendront des cours de gymnastique ou de self défense. Il leur faudra aussi un certificat médical, comme on m’en demande à La Réunion pour des cours d’aquagym et comme il est arrivé qu’on me demande pour des cours de piano ou de violon (je vous jure que c’est vrai).
Il me fallait quelqu’un vivant à Camopi, capable d’investir le projet, de communiquer avec les instances étatiques, les mécènes et partenaires et déterminé à passer les rênes à une femme motivée dès que possible. J’ai trouvé Mario, qui, avec sa bonne humeur et sa serviabilité me remplacera à cette fonction. Tout se met donc en place, sûrement et la construction du carbet refuge pour femmes menacées d’être battue, vraiment l’idée la plus lumineuse du projet, devrait voir le jour.
Il est amusant de rappeler que l’idée d’écrire un projet est née de la rumeur sur la stérilisation des femmes après des frottis pathologiques et qui étaient hospitalisées à Cayenne. Pendant quatre mois je n’ai pas fait de frottis ou en ai rarement proposés. Les deux derniers mois j’ai convoqué les femmes pour ce faire et elles viennent et acceptent volontiers l’examen. Il me serait doux de penser que nous avons su acquérir une légitimité au fil du temps. Je ne le saurai jamais.
J’ai eu pendant ce séjour le soutien total des gendarmes, en poste fixe et de Claude, bien sûr, philosophe inconnu du public mais aussi d’Olivier Thierry et de Charles. Les gendarmes mobiles ici pour trois mois m’ont accueillis et Mado m’a conseillé et accompagné pour la pêche, Nico m’a donné ses photos.
Benoît du Conseil Général a toujours été là et bien d’autres encore dont le travail et la compétence nous ont permis de travailler mieux.
J’ai donc quitté Camopi, tout doucement, par la pirogue du petit matin brumeux. Oiapoque m’a reçu pour une nuit avec douche chaude et un sorbet après le dîner. Puis ce fût Saint-Georges avec une sortie pour trouver les grenouilles, la nuit, les pieds dans l’eau, dans ce qu’on appelle une crique ici et qui est un ruisseau.
Depuis hier dimanche je suis à Cayenne et au bord de la mer j’y ai vu plus d’oiseaux que dans tout mon séjour en forêt.
Je vais passer quelques jours à découvrir un peu la région cependant l’aventure sur le fleuve Oyapock ici se termine… et le pakou se rit de moi!
Emilie doit prendre le relais en fin d’année alors qu’elle doit officier à Trois-Sauts, en amont de Camopi.

Danse des poissons

Danse des poissons


idem

idem


idem

idem


idem

idem


enfant

enfant


Jeune Amérindienne

Jeune Amérindienne


Nid de mouches à feu

Nid de mouches à feu


Iguane à Oiapoque

Iguane à Oiapoque


Arbre à boulets, Cayenne

Arbre à boulets, Cayenne

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Busard Cayenne

Busard Cayenne


6 commentaires à “Suite et point.”

  1. Gigi

    Ne m’étonne pas qu’amoureux des femmes tu aies pu confondre Pierre et François:
    Dites-moi où, n’en quel pays,
    Est Flora la belle Romaine,
    Archipiades, ni Thaïs,
    Qui fut sa cousine germaine,
    Écho parlant quand bruit on mène
    Dessus rivière ou sus étang,
    Qui beauté eut trop plus qu’humaine.
    Mais où sont les neiges d’antan ?

    Et les amérindiens dans tout cela?
    Que crois tu qu’ils diraient de cet étrange médecin? Ouvert à tout, mais avec son temps des horloges, …Ah le temps des horloges.c’est dans la « présentification » de l’aiguille qui avance que le temps se donne à voir de la façon la plus limpide (« Etre et temps » Martin Heidegger).Voyez cette aiguille qui tourne autour de son axe: ne nous présent t-elle pas le temps tel qu’il est vraiment, pratiquement nu, presque pur, par le biais du défilé circulaire des heures, des minutes et des secondes?

  2. Didier Radigue

    Welcome back Doc

  3. Alain

    chapeau l’artiste !

    juste avant la photo du busard, je crois reconnaître le « kikivi » qui me réveillait tous les matins à Rémire !…

  4. Gm974

    Que de belles émotions tu nous a livrées pendant ces 6 mois!
    Je suis ravie d’avoir pu suivre aussi de cette façon ton aventure.
    Bisous

  5. marie

    heureuse de te savoir de retour ! Merci de nous avoir fait partager ton aventure à distance. Tes récits nous ont fait voyager.
    Bises et à très vite !
    Marie

  6. Cécile

    Martial et moi te souhaitons bon retour et bon vent. Nous avons fait une belle rencontre, merci d’avoir partagé notre confit d’anniversaire de mariage.

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