7

juillet

Un peu moins de moi, un peu plus des autres.

Je les connais si peu
J’aimerais vous parler des Amérindiens d’ici. Je le souhaite parce que j’imagine qu’il vous plairait que je le fasse et qu’il m’arrive de penser que dans les articles du blog je me suis tant livré moi-même qu’à la fin je vous lasse. Comprenez que pour moi cela est difficile. Comment ne pas écrire d’ineptie alors que je ne connais rien de ces gens là. Au sein de leur pays depuis trois mois et demi, temps beaucoup trop court pour une analyse saine, je suis de plus desservi par mes fonctions de médecin.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’approche professionnelle, qui ailleurs m’a ouvert des cœurs, m’a ici fermé des portes. A qui la faute ? Je ne sais. Le turn-over du personnel de santé, l’absence de confidentialité du personnel local sont peut-être des raisons suffisantes. Mais est-ce aussi sûr ? J’ai bien essayé, avec mes collègues, de verrouiller l’accès aux informations médicales cependant le mal est déjà fait et ses effets perdureront bien longtemps après mon départ. Je pense qu’il y a d’autres raisons à cette absence de partage, quelque chose de plus profond, de plus ancien peut-être.
Aussi je ne sais rien et c’est bien le seul moyen que je connaisse pour ne pas construire une image, une photographie qui ne pourrait être que partielle et malgré cela déjà partiale.
Je serai donc, en conséquence, uniquement factuel et si je présente une interprétation, en aucun cas je souhaite que vous l’acceptiez comme une vérité, encore moins comme la seule vérité. Comme le prêchait Gautama Bouddha « on peut dire ‘je crois cela’, en le disant on ne nuit pas à la vérité, mais nul ne peut dire ‘ceci est la seule vérité’.».
Alors qu’écrire ? Qu’ici deux ethnies sont présentes, les Teko et les Wayapi (prononcer Wayampi) et qu’il m’est impossible de faire la différence entre elles, cependant que cette différence est bien là, en particulier pour la langue et qu’il y a une « réserve », au minimum, d’une ethnie envers l’autre. Qu’un enfant wayapi est mort la semaine passée la responsabilité en a été attribuée à un chaman teko. Peut-être n’est-ce qu’une exception, je ne le sais pas et je ne pense pas que l’on doive généraliser. Les deux groupes sont des Tupi, venus du bassin amazonien les siècles passés et à lire Claude Lévi-Strauss j’ai l’impression que les différences sont restées mineures avec les groupes qu’il décrit, au moins jusqu’au milieu du siècle dernier. Ce sont des chasseurs cueilleurs, semi-nomades qui se sont fixés autour de Camopi, plus concrètement vers les années 1950-1960, lorsque les structures étatiques se sont implantées. Les cultures sur brulis « les abattis », sont régulièrement abandonnés pour la régénération de la forêt alors qu’un autre abattis est créé un peu plus loin. Il était souhaitable par le passé, à l’époque des pagaies, que l’abattis ne soit pas trop distant du lieu de vie. Est-ce l’avènement des pirogues à moteur qui a peut-être encouragé une certaine sédentarisation, un abattis un peu éloigné pouvant dorénavant être rejoint plus facilement ?

Père enseignants sa fille à pêcher

Père enseignants sa fille à pêcher


Le seul abattis que j’ai vu donnait une impression de fouillis cependant qu’il n’en est rien. Tout y est savamment calculé, la place du manioc, des patates douces, des bananiers, du maïs est précisément choisie.
Je n’ai pas eu l’occasion de le voir de mes propres yeux, mais il semble que les rôles des femmes et des hommes sur ces abattis sont spécifiquement définis. Aux hommes de défricher, d’abattre les arbres selon un angle choisi, aux femmes le soin de planter.
Aux hommes aussi le devoir de chasser et de pêcher, assez pour la famille mais pas au-delà de la nécessité, afin de se préserver des esprits des arbres et des animaux qui, sans concession, pourraient se venger d’un abus lors des prélèvements. Tout cela je l’ai lu. Cette présentation est bien réductrice, j’en conviens, mais c’est ce que j’ai cru en comprendre lors de mes lectures.
Pour ce qu’il m’a été donné de voir dans l’exercice de mes fonctions, Je dirais qu’il n’est pas simple de mener un interrogatoire médical. Je n’obtiens pas de réponse aux questions ouvertes. Je finis par poser des questions fermées et encore faut-il être attentif à la réponse. A une question négative le « oui » affirme la négation. « Il n’a pas la diarrhée? » -« oui » veut dire : oui, il n’a pas la diarrhée. A la question «A-t-il ou non la diarrhée ? » la réponse est impossible. Le « si » n’est pas employé.
Dans ces conditions, comment poursuivre, comment appréhender la discussion ? Je n’ai pas les armes. Le silence qui parfois chez nous, alors qu’il est lui-même rempli de sens, finit par être rompu, n’engendre ici qu’un silence en retour. Le français y est, en quelque sorte, la première langue vivante,la langue maternelle étant le wayapi ou le teko, mais là n’est pas la raison. Il s’agit d’autre chose. Peut-être tout simplement une forme de savoir vivre qui m’est inconnue.
Le oui et le non ne sont pas des émissions uniquement laryngées mais il y a, lors de leur émission, une participation du diaphragme comme s’il y avait un H au début du mot et un point d’exclamation à la fin du même mot comme dans le Hug ! des Indiens, aperçus dans les westerns de mon enfance avec John Wayne.
Je pourrais dire aussi que la sexualité est plus précoce qu’en occident. Les jeunes filles de onze ans sont parfois sous contraception et les grossesses que je constate seraient considérées « précoces » chez nous. Il m’a été permis de consulter une jeune fille pour infertilité âgée seulement de 17 ans. Les femmes ici ont de nombreux enfants et donc très tôt dans leur vie de jeune fille. Il n’est pas rare de voir une femme de 28 ans avec déjà cinq enfants. Qu’on ne se méprenne pas, l’attribution de la C.A.F. n’y est probablement pas pour grand-chose. Il ne restait au début du siècle dernier que 250 Teko et 850 Wayapi dans les bassins de la Camopi et de l’Oyapock. Les autres étaient morts des maladies importées par les blancs. Les Wayapis sont des guerriers (Ceux dont la flèche va droit au but). Pour bien mener une guerre il faut être nombreux. Aussi faut-il faire des enfants. Les dernières guerres sont lointaines dans l’histoire Wayapi cependant que l’inconscient, ce que je nomme en l’occurrence l’inné social, perdure probablement.
N’était-ce pas la même chose lorsqu’en France, après la défaite de la guerre de 1870, le gouvernement encourageait les naissances et interdisait la contraception, peut-être balbutiante mais déjà pertinente, afin d’avoir des enfants à sacrifier pour la reconquête de l’Alsace et la Lorraine ? Ce qui fût fait !
Mon regard d’occidental juge difficile la situation des femmes. Elles n’ont, me semble- t-il (j’ai pu arracher quelques témoignages) pas la possibilité de dire « non ». Les coups pleuvent parfois, un peu exacerbés par la consommation d’alcool. Et là, que faire ? Porter plainte ? J’ai bien sûr cherché, en l’absence de réflexion suffisante, à le proposer. J’ai souhaité calquer ce que je fais à La Réunion, par habitude, en raison de mon éducation, de ma construction, de la représentation de la relation homme-femme dans la société qui m’est familière.
Enfants deTrois Sauts

Enfants deTrois Sauts


Digression: Il faut comprendre, qu’ici, une femme n’est rien sans son conjoint. Qui va chasser et pêcher ? Qui va faire le travail de l’homme sur l’abattis ? Perdre son homme, c’est ne plus nourrir ses enfants et soi-même. Les Amérindiens d’ici, malgré les apports extérieurs sont restés chasseurs cueilleurs et comme chez les Punans que j’ai rencontrés à Kalimantan (Bornéo indonésien) ou comme chez les Papous de Papua (Papouasie indonésienne) pourtant cultivateurs, il n’y a pas de réel stockage alimentaire durable comme des greniers à blé d’occident. Cette absence de stockage était bien sûr plus perceptible chez les Papous de Mulia, en pleine montagne alors que le stock de nourriture consommable « à la maison » ne dépassait pas 24 heures. Les femmes vont tous les jours travailler dans les jardins et ne rapportent que la part quotidienne de consommation. Ici il y a la possibilité de conserver pour quelques jours le manioc sous forme de cassave ou autre présentation et, sous forme boucanée, la viande ou le poisson. Cependant il me semble que l’humidité ambiante ne permet pas une conservation dans la durée.
L’absence de magasin, de marché laisse penser qu’à part le carburant pour les pirogues et quelques produits manufacturés (bougies, piles, quelques vêtements), les Wayapis et les Teko sont autonomes (je fais là abstraction de l’alcool qui ne me semble pas un produit de première nécessité, encore que…). Les jeunes gens, informés de l’actualité à l’école puis au Lycée pour certains d’entre eux, commencent à s’intéresser aux produits de marques si chers à nos jeunes générations. Il se peut que pour certains, l’impossibilité d’avoir accès à la vie urbaine, entraperçue et idéalisée et à ces produits soit à l’origine de certains suicides. Fin de la digression.
Que peuvent donc faire les femmes face à la maltraitance? ? Elles sont , on vient de le voir, dans l’impossibilité de quitter leur compagnon. alors que faire? Encaisser les coups… ou les rendre. Cela arrive parfois et un de ces derniers jours, un grand escogriffe est comme mort dans le chemin boueux qui descend à l’ilet Moulat. C’est la pleine nuit, il a plu. Nous partons le chercher en quad. On me l’annonce mort. Il ne l’est pas, mais est passablement défoncé, aux deux sens du terme. Nous arrivons couverts de boue au dispensaire. Lui est couvert de cette boue ocre et de sang. Sa femme lui a asséné un grand coup de pagaie (et ici, le bois me semble plus dur qu’ailleurs) sur la tête. Douze points de suture (qu’il a enlevé tout seul après trois jours parce que ça le « grattait »). Pour une fois que c’est une femme qui frappait, je ne proposais pas de faire un certificat médical. Je sais c’est partial. A la proposition de porter plainte faite par le gendarme, l’homme très sage, vous en conviendrez, a répondu « non, pas de plainte, je l’avais un peu cherché ! ».
Les couples ne se forment pas uniquement pas amour. Il y a une codification des unions possibles ou de celles qui sont proscrites. Il n’y a pas de mariage civil ni donc de mariage chrétien. Les enfants seraient tous baptisés lors du passage du prêtre, une fois tous les trois à quatre mois. Il ne semble pas y avoir une grosse ferveur religieuse chrétienne. On voit bien certains dimanches, déambuler quelques Créoles endimanchés (ce qui semble logique et le pléonasme est un choix), chaussettes blanches et jupes plissées, Témoins de Jéhovah venus d’ailleurs, prêcher et distribuer jusque chez moi la « tour prend garde » et « Réveillez- vous », sans grands succès me semble-t-il.
Fillette de Camopi

Fillette de Camopi


Je ne vous parle pas des rites de passage, la mort, la naissance, le passage à l’adolescence car ce que j’en sais est uniquement livresque et que je n’en ai rien vu.
Comme vous le constatez, je ne vous livre là que peu de choses et sans aucune affirmation.
Comme vous me connaissez un peu vous imaginez bien que j’ai été ému pas la situation des femmes, aussi me suis-je engagé dans un projet les concernant en partie et concernant leurs enfants à terme. Je vous en parlerai une autre fois. Les hommes ne le savent pas encore et je ne vais sans doute pas me faire que des amis parmi eux. L’avenir nous le dira.
Gary, graine de chasseur cueilleur

Gary, graine de chasseur cueilleur


3 commentaires à “Un peu moins de moi, un peu plus des autres.”

  1. DEURWEILHER Fabienne

    Bonjour Dr,
    je profite d un passage a lire vos aventures pour vous passer le bonjour de la Réunion.
    A tres bientot

  2. françoise POSNY

    Bonsoir Philippe,
    Quand on m’a dit que tu étais jusqu’en octobre en Amazonie, j’ai cru à une farce! Mais, non, c’était vrai. J’ai fait renouveler mon ordonnance avec Denis Jurine à qui j’ai demandé de tes nouvelles. Il m’a dit que tu allais bien. C’est vrai? Il m’a donné ton adresse. Tu « m’épates » d’avoir de telles envies. Ton statut de médecin doit aider. Ici c’est l’hiver et le 14 juillet, l’armée défile et le Président fait un discours, on est dans quel film? Allez! bonne nuit avec ta compagne la grenouille… Contente d’avoir vu 2 photos de toi, t’as pas changé. Je t’embrasse. Framboise

  3. françoise POSNY

    PS: j’aimerais bien que tu me répondes de si loin…

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